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Recension Philosophie

Locke et le matériau des idées

À propos de : Philippe Hamou, Idées, perception et réalité. Essais sur Locke, Ithaque


par Angélique Thébert , le 3 juin


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En présentant et traduisant sept articles décisifs portant sur John Locke et son analyse des idées, Philippe Hamou nous fait prendre la mesure de l’importance de la réflexion de Locke pour comprendre la nature de notre rapport perceptif au monde.

L’idée : ce qui fait écran à la compréhension de Locke

La réception de l’Essai sur l’entendement humain de John Locke, initialement publié en 1690, a longtemps été brouillée par deux reproches qu’on ne cesse de lui accoler : d’une part Locke ferait un usage très indéterminé d’un concept central – celui d’« idée », d’autre part son insistance sur le rôle des idées dans la vie de l’esprit le conduirait finalement à couper l’esprit du monde. Initié par la prise en compte de ces reproches, l’ouvrage de Philippe Hamou nous convie à un débat qui tourne autour de la question suivante : qu’est-ce que cela signifie d’avoir des idées à l’esprit ? C’est afin de répondre à cette question qu’il présente et traduit sept articles qui ont contribué à façonner ce débat.

Les idées qui, selon Locke, correspondent à « tout ce qui est l’objet de notre entendement lorsque nous pensons » [1], sont-elles des états mentaux qui s’interposent entre l’esprit et le monde (notre perception des objets extérieurs ne pouvant se faire que par le prisme des idées que nous en avons), ou correspondent-elles à la manière dont ces objets extérieurs apparaissent à notre esprit ? Autrement dit, sont-elles des objets mentaux sur lesquels notre entendement bute inexorablement, et dont nous ne pouvons pas vérifier la ressemblance avec le monde extérieur, ou bien les idées correspondent-elles à la manière dont les objets se présentent cognitivement à notre esprit ? Selon que nous choisissons l’une ou l’autre branche de l’alternative, il en découle une approche épistémologique pessimiste (qui cultive le scepticisme) ou optimiste (qui parvient à se concilier les jugements du sens commun, comme « il existe un monde extérieur à notre esprit » et « par la perception, nous pouvons le connaître »). Mais que dit Locke précisément à ce sujet ? Les sept articles ici réunis montrent dans quelle mesure les textes de Locke suscitent et nourrissent ce débat, et surtout nous donnent les moyens de statuer sur ce débat.

Car par-delà les divergences d’interprétation auxquelles ils se confrontent, tous les auteurs (à savoir Antony Woozley, John Yolton, John Mackie, Michael Ayers, David Soles, Thomas Lennon et Lucien Vinciguerra) participent à la même entreprise de réhabilitation de la pensée lockéenne. Le leitmotiv qui parcourt leurs analyses est le suivant : il faut cesser de simplifier à outrance les thèses de Locke et, ce faisant, d’en faire un épouvantail commode dans nos discussions sur la connaissance perceptive. Tous contestent la lecture classique selon laquelle, si nous mettons l’accent sur le rôle des idées dans la vie de l’esprit, il devient impossible de comprendre comment l’esprit se rapporte au monde. Il s’agit donc véritablement de dédiaboliser les thèses de Locke et de rendre justice à son intelligence philosophique. Il est d’ailleurs frappant de remarquer à quel point les sept auteurs se présentent en défenseurs du philosophe anglais, en s’insurgeant contre ceux qui en font le héraut de thèses grossières et en renvoyant l’absurdité dans le camp des adversaires. Ainsi, l’ouvrage est parsemé de remarques qui situent le bon sens du côté de Locke : « Quand l’interprétation devient grotesque, il est temps de mettre en question l’interprétation. » (Woozley, p. 23) ; il est regrettable de penser que « Locke aurait pu adopter cette sorte de théorie représentative qu’un étudiant de première année trouve si facile à réfuter » (Mackie, p. 72) ; « Locke ne pouvait pas réellement vouloir dire ce qu’il semble vouloir dire » (Ayers, p. 114) ; « Je ne puis croire que Locke ait manqué à ce point de jugement pour ne pas le voir » (Soles, p. 143) ; ou encore « Il est tout à fait improbable que Locke ait eu l’esprit à ce point embrouillé », « Il n’y a aucune raison de supposer que Locke était confus, inattentif, ou que son intelligence philosophique eût été en quelque façon défaillante. » (Lennon, p. 172, p. 179).

Remarquons que même si chacun des articles peut être lu de façon autonome et dans l’ordre souhaité, il y a un gain réel à les lire dans l’ordre proposé. Ils correspondent en effet à autant d’étapes marquantes dans l’exégèse lockéenne, qui court sur plus d’un demi-siècle (de la publication du texte de Woozley en 1964 à l’article de Vinciguerra en 2016). À ce titre, l’ouvrage peut se lire comme une histoire de l’histoire de la philosophie lockéenne.

Du « voile des idées » à « l’étoffe des idées »

Comme l’explique Philippe Hamou dans l’avant-propos, nous pouvons dégager deux types d’approche sur les idées, chaque ligne interprétative se ramifiant par la suite en différentes interprétations qui nuancent ou déclinent de façon plus fine la thèse principale. La première approche présente les idées comme des états mentaux, qui seraient comme des traces dans l’esprit de la présence d’objets physiques hors de nous, et qui seraient les seules entités auxquelles nous aurions immédiatement accès, l’accès aux objets physiques devant nécessairement se faire par l’intermédiaire des idées qui en sont les représentantes dans l’esprit. La question est alors de savoir si, du fait qu’elles en sont les représentantes, elles sont également représentatives de ces objets, autrement dit si elles leur ressemblent, si elles en sont des tableaux fidèles. Cette ligne d’interprétation, fameusement défendue par Jonathan Bennett [2], est reprise dans l’ouvrage sous la plume de John Mackie (« Théories représentatives de la perception ») et de Michael Ayers (« Les ‘idées’ de Locke sont-elles des images, des objets intentionnels ou des signes naturels ? »). Souscrire à cette approche conduit, inévitablement semble-t-il, à nous poser la question de savoir si nous sommes coincés derrière ce que Bennett nomme le « voile des idées » (veil of ideas), et si l’impossibilité de soulever le voile et de contourner la « voie des idées » (way of ideas) fomente nécessairement la thèse sceptique selon laquelle nous ne pouvons connaître ni l’essence ni l’existence des objets extérieurs.

C’est en réaction à cette approche que John Yolton, à la suite d’un texte séminal de Antony Woozley (« La nouvelle voie des idées »), publie un article dans lequel il effectue un travail salutaire de mise au point conceptuelle (« Idées et connaissance dans la philosophie du XVIIe siècle »). Parcourant l’histoire de la philosophie qui conduit d’Aristote à Locke, Yolton suit à la trace le concept d’idée et, tel un détective, s’efforce d’épingler le moment où ont germé les prémices de ce fauteur de trouble qu’est la théorie des idées (qui comprend les idées comme des « entités représentatives et indépendantes des objets hors de l’esprit »). Les conclusions de son enquête sont sans appel : d’une part, c’est Malebranche, et certainement pas Locke, qui a commis ce faux pas. D’autre part, il apparaît que Locke, loin d’« ontologiser » les idées et d’en faire des entités mentales à part entière, séparées des objets dont elles sont les idées, les comprend davantage comme des « actes de penser » qui nous mettent cognitivement en présence des objets. Pour nous faire saisir ce point, Yolton fait appel à une distinction souvent reprise dans les autres articles du volume : la distinction cartésienne entre la réalité objective et la réalité formelle de l’idée. L’idée (du point de vue de sa réalité objective, de son contenu de signification) est indépendante de l’état mental qui nous y donne accès (c’est-à-dire de sa réalité formelle). Autrement dit, le contenu sémantique n’est pas intrinsèquement lié à un certain mode de présentation mentale. Si nous connaissons immédiatement le contenu sémantique de l’idée, il n’en est pas de même de son « contenant ». Locke ne souhaite d’ailleurs pas s’engager dans une enquête sur l’essence de cet objet mental qu’est l’idée, et il semble que c’est à trop vouloir cerner la nature de cette modification mentale que l’on est conduit à l’appréhender séparément des objets extérieurs, et donc à creuser un gouffre entre l’esprit et le monde (vale of ideas).

Prenant appui sur cette seconde approche, David Soles (« Locke est-il un imagiste ? ») et Thomas Lennon (« Locke et la logique des idées ») la reformulent en des termes originaux. Tout comme l’article de Lucien Vinciguerra qui clôt l’ouvrage (« Que signifient nos perceptions ? Locke, l’anamorphose et le miroir » [3]), ces textes plus récents délaissent le questionnement épistémologique des précédents, et orientent la réflexion vers la question que Locke avait pourtant écartée, celle de la nature ou de l’« étoffe » des idées [4]. En l’occurrence, il s’agit de préciser si Locke considérait les idées comme des images ou comme de purs états intellectuels, ou encore s’il estimait qu’il s’agit d’états intentionnels, intrinsèquement représentationnels, indépendamment de leur assignation à un nom. Nous prenons alors la mesure du caractère inextricable, chez Locke, de ses analyses en philosophie de la connaissance, philosophie de l’esprit et philosophie du langage.

Une certaine idée de l’histoire de la philosophie

La lecture de l’ouvrage de Philippe Hamou nous instruit également sur la singularité de la démarche de l’historien de la philosophie en pays anglo-saxon. En effet, il est frappant de constater à quel point les articles s’efforcent d’articuler deux approches qui sont souvent conduites séparément de ce côté-ci de la Manche : d’un côté une approche historique et contextuelle, qui vise à statuer sur l’intention philosophique de Locke en replaçant ses textes dans l’économie de l’Essai ou en les mettant en dialogue avec ses interlocuteurs, d’un autre côté une approche qui prend les analyses de Locke comme l’occasion de réfléchir de manière plus générale sur des problèmes classiques en philosophie de la perception et philosophie de l’esprit. Les articles se situent à différents endroits du spectre qui conduit d’une approche résolument historique (c’est le cas des textes de Yolton, Soles ou Lennon) à une approche plus généraliste. À l’autre extrémité du spectre, on trouve la contribution de John Mackie, qui s’emploie à déterminer dans quelle mesure la thèse de Locke – une théorie représentationnaliste de la perception – est valide et échappe au problème sceptique qu’on lui a traditionnellement associé.

La diversité des méthodes mises au service d’un même texte rend la lecture de l’ouvrage captivante et évite l’écueil de la répétition. Comme les articles se répondent les uns aux autres, nous sommes les spectateurs d’un véritable dialogue philosophique (ainsi, Soles critique Ayers qui critique Yolton ; ou encore Lennon critique Mackie qui critique Woozley). Là où l’on pourrait croire que la même question est sempiternellement rabâchée et qu’aucun progrès n’est possible en histoire de la philosophie, on se rend compte que la formulation des questions se précise et que, au fil des articles, des distinctions éclairantes se substituent à des lectures uniformisantes. De la thèse suggestive de Woozley aux mises au point magistrales de Soles, Lennon et Vinciguerra, il y a des acquis incontestables, et on sort de cette lecture satisfait d’avoir assisté à la mise en place et à la structuration d’un débat.

Pour terminer, remarquons que si l’usage foisonnant du terme « idée » a contribué à rendre la pensée de Locke insituable, les articles ici présentés rebattent les cartes. On comprend que Locke était loin d’ignorer les distinctions conceptuelles et les débats qu’elles suscitaient. Mais il est vrai que, mis à part quelques renvois à Newton et de rares références à des philosophes, essayistes ou théologiens jugés mineurs aujourd’hui (comme lorsqu’il critique les principes innés dans le livre I de l’Essai), Locke ne cite pas ses sources et interlocuteurs (Hobbes, Descartes, Malebranche, Pascal). La raison en est que l’Essai sur l’entendement humain ne se voulait pas polémique, mais était envisagé comme une contribution à un projet œcuménique plus global, porté par la Royal Society. Dans ses conditions, si les exigences philosophiques actuelles nous conduisent à boucher les trous et à compléter un texte quand nous l’estimons parfois lacunaire, n’en concluons pas pour autant à sa confusion.

À certains égards, de même que percevoir revient à dissiper l’indétermination primitive des contenus mentaux (ce que montre Vinciguerra), le travail d’élucidation conceptuelle des thèses de Locke consiste en grande partie à extraire le lecteur du brouillard primitif des idées, à soulever le voile interprétatif qui a longtemps obscurci leur compréhension, et à le conduire progressivement à une vision plus distincte des différents usages que Locke fait du concept d’idée. Car on comprend qu’il importe de démêler les différentes approches que Locke, de son côté, cultive tour à tour : une approche causale (qui envisage l’idée comme l’effet de l’impression d’un objet sur nos organes sensoriels), une approche sémiotique (qui traite l’idée comme le signe d’un état du monde), ou encore une approche purement phénoménale (selon laquelle l’idée n’est qu’un état de conscience, une manière d’être affecté) [5].

Plus généralement, les textes réunis dans ce volume contribuent à dissoudre la vulgate lockéenne qui, dans les débats contemporains en philosophie de l’esprit, est souvent prise comme le paradigme d’une thèse privilégiant indûment le mental et le privé sur la dimension sociale de la vie de l’esprit. Ce faisant, il est clair que la thèse de Locke agit comme un repoussoir philosophique aisément critiquable [6]. C’est pourquoi cet ouvrage intéressera non seulement les spécialistes de Locke et de la philosophie moderne, qui sont soucieux d’une généalogie précise du concept d’idée, mais aussi tous ceux qui sont aux prises avec des questionnements plus contemporains sur l’intentionnalité de la pensée, la nature de l’esprit ou les objets de la perception, et pour lesquels Locke constitue un interlocuteur incontournable.

Philippe Hamou, Idées, perception et réalité. Essais sur Locke, Ithaque, Paris, 2021, 226 p., 18 €.

par Angélique Thébert, le 3 juin

Pour citer cet article :

Angélique Thébert, « Locke et le matériau des idées », La Vie des idées , 3 juin 2021. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Hamou-Idees-perception-et-realite.html

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Notes

[1Essai sur l’entendement humain, Avant-propos, § 8, p. 132. Traduction de Pierre Coste, texte établi et présenté par Philippe Hamou (Le Livre de Poche, Paris, 2009).

[2Dans Locke, Berkeley, Hume, Central Themes, Oxford, Oxford University Press, 1971.

[3Il s’agit du seul article initialement publié en français.

[4En référence à l’article de Philippe Hamou, « Locke : de quelle étoffe est le ‘voile des idées’ ? », in La Voie des idées, Le statut de la représentation, XVIIeXXe siècles, éd. Kim Sang Ong-Van-Cung, CNRS Philosophie, 2006.

[5Distinction proposée par Philippe Hamou dans Dans la chambre obscure de l’esprit. Locke et l’invention du mind (Paris, Ithaque, 2018).

[6Voir par exemple Gilbert Ryle, La notion d’esprit (Payot et Rivages, Paris, 2005) ; Peter Hacker, Dialogues sur la pensée, l’esprit, le corps et la conscience (Marseille, Agone, 2021).

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