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Habermas, dans l’espace public

À propos de : S. Müller-Doohm, Jürgen Habermas. Une biographie, Gallimard


Dans ce portrait intellectuel de l’enfant terrible de l’École de Francfort, S. Müller-Doohm nous découvre un infatigable polémiste, dont les prises de position ont marqué le dernier demi-siècle. C’est aussi l’histoire allemande d’après-guerre que cette première biographie nous donne à parcourir.

« Jamais je n’ai rencontré dans ma vie un homme qui attache une telle importance, dans la recherche de la vérité, à l’échange des arguments » (p. 350) : cette confidence d’Oskar Negt, rapportée par Stefan Müller-Doohm dans cette toute première biographie consacrée à Jürgen Habermas et dont la traduction française par Frédéric Joly paraît cette année chez Gallimard, pourrait être placée en exergue de l’ouvrage. À condition toutefois qu’on prenne la mesure de ce que signifie, pour Habermas, « l’échange des arguments ». Son goût de la discussion, contrairement à ce que pourrait laisser croire une interprétation lénifiante de sa théorie de la communication, semble bien plus proche en effet de l’art de la dispute que du consensus. Le portrait qu’ébauche Stefan Müller-Doohm est celui d’une personnalité haute en couleur, qui, du célèbre réquisitoire contre Heidegger en 1953 aux plus récentes interventions dans les débats publics, ne cessa de prendre part activement aux « combats idéologico-politiques » (p. 459) de son temps.

Les années francfortoises

Habermas est tout juste âgé de 24 ans lorsqu’il découvre, à la fin du mois de juillet 1953, l’Introduction à la métaphysique de Heidegger, ce célèbre cours de 1935 dans lesquelles sont évoquées la « vérité interne et […] la grandeur [du] mouvement » national-socialiste. Dans un article publié par le FAZ, il s’indigne alors de ce que « l’un de nos plus grands philosophes » [1] ait pu procéder, sans le moindre commentaire concernant ses positions politiques de l’époque, à la réimpression de ce cours à peine retouché. Le texte, qui déclencha une vive polémique, fait figure de symbole. Habermas accède alors à une relative notoriété en fustigeant, à travers Heidegger, la faillite morale d’une génération qui jamais n’exprima dans l’après-guerre le moindre repentir quant à ses compromissions avec le nazisme : celle de ses professeurs à l’Université de Bonn, parmi lesquels il faut compter son directeur de thèse Erich Rothacker, mais aussi celle de son père, Ernst Habermas, qui adhéra au NSDAP dès le printemps 1933.

Ce texte suscite la curiosité d’Adorno, dont Habermas fait la rencontre en 1955. Dans son premier grand article, « La dialectique de la rationalisation », publié en août 1954, Habermas procédait à une critique de la rationalité technique et du paupérisme très proche, dans son thème et son style, de la critique adornienne de la culture. En février 1956, il débarque tel un jeune provincial balzacien « mal dégrossi » dans le petit monde « élitaire » » [2] de l’Institut – également surnommé le « café Marx » – où s’amorce son « éducation intellectuelle » (p. 86) au contact d’Adorno, dont il est l’assistant personnel, et avec lequel il entretient une relation professionnelle et amicale intense. S’initiant aux méthodes de la recherche sociale empirique, il découvre la sociologie, mais aussi la psychanalyse. Les écrits de Marcuse des années 1930 sont pour lui une « révélation » (p. 96).

Mais ses rapports avec Max Horkheimer sont franchement mauvais. Ce dernier n’a guère apprécié le compte rendu bibliographique sur le marxisme publié par Habermas en décembre 1956 dans la revue de Gadamer, la Philosophische Rundschau, qui témoigne selon lui d’un activisme politique incompatible avec la conception de la critique propre à l’école de Francfort [3]. Il souhaite son départ de Francfort. Habermas reste toutefois à l’Institut, grâce au soutien d’Adorno, jusqu’en 1959, date à laquelle il se décide à achever sa thèse d’habilitation sur l’espace public à Marbourg, auprès du politiste marxiste Wolfgang Abendroth, avant d’obtenir, en 1961, sa nomination à l’Université de Heidelberg.

Cette année-là, se tient le colloque de la Société allemande de sociologie qui réunit Karl Popper et Adorno : le manque de tranchant qui caractérise leurs échanges laissera Habermas insatisfait, et le ton bien plus vigoureux sur lequel, deux ans plus tard, il fustigera le rationalisme critique poppérien, contribuera à radicaliser ce que nous connaissons comme la « querelle du positivisme ». Entretemps, l’étude de sociologie qu’il consacre aux rapports des étudiants à la politique, Student und Politik, parue aux éditions Luchterhand, reçoit des échos favorables, et les relations avec Horkheimer s’améliorent, si bien que, lorsque ce dernier quitte sa chaire de sociologie et philosophie à l’Université Goethe à Francfort, c’est Habermas qui l’y succède, en 1965.

Ces étapes de la carrière académique d’Habermas entrent en résonance avec son évolution théorique jusqu’à la fin des années 1960. Dans le compte rendu sur le marxisme, Habermas cherche à actualiser le matérialisme historique dans le cadre d’une « philosophie de l’histoire fondée empiriquement » [4] qui permettrait de déterminer les conditions de possibilité historiques et pratiques d’une transformation révolutionnaire de la société. L’article révèle ainsi une considération toute particulière pour les analyses de la première Théorie critique. En 1960, l’article « Entre science et philosophie : le marxisme comme critique » s’interroge sur l’absence d’une conscience de classe dans les sociétés industrielles où l’État-providence, à travers des mesures sociales compensatoires, rend latent l’antagonisme du capital et du travail ; la démocratie apparaît comme le seul ressort d’une domestication du capitalisme.

La publication en 1962 de sa thèse d’habilitation [5] connaît un grand succès. S’intéressant à la formation moderne d’un espace public bourgeois, Habermas dénonce dans l’ouvrage les effets délétères de l’organisation capitaliste des médias de masse sur la qualité de l’opinion publique. Les enjeux d’une réhabilitation politique de la raison pratique – contre la technocratie – sont au cœur de ses écrits des années 1960, de la leçon inaugurale à Marbourg sur les rapports entre philosophie classique et moderne, au recueil d’essais La Technique et la science comme « idéologie » (1968), dédié à Marcuse. Depuis la querelle du positivisme, Habermas cherche en outre à fonder la théorie critique sur une théorie anthropologique de la connaissance, avant d’abandonner définitivement une telle perspective au cours des années 1970. La fin des années 1960 marque ainsi un infléchissement dans l’évolution de sa pensée. En août 1969, à la mort d’Adorno, le grand chantier d’une théorie de la communication est déjà lancé.

Années 1960 et 1970, la lutte sur deux fronts

Stefan Müller-Doohm éclaire cette trajectoire intellectuelle en rappelant les positions critiques d’Habermas face à la gauche étudiante anti-autoritaire des années 1960. Habermas est tout d’abord très proche des étudiants socialistes, dont il soutient le projet politique de démocratisation des universités dans l’avant-propos de Hochschule und Demokratie (1961). Principal invité d’une rencontre des délégués du SDS (Union socialiste allemande des étudiants) organisée à Francfort en octobre 1962, il participe ensuite activement aux mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam [6]. La mort de l’étudiant Benno Ohnesorg, exécuté par les forces de l’ordre au cours d’une manifestation berlinoise contre le chah d’Iran en juin 1967, entraîne la radicalisation du mouvement de contestation.

Dans le « Discours sur le rôle politique des étudiants dans la République fédérale » qu’il prononce à l’occasion d’un congrès à Hanovre dédié à la mémoire de la victime, Habermas enjoint alors le mouvement à « pallier le manque de radicalité dans l’interprétation et la mise en pratique de notre Constitution » [7], mais en se gardant de l’activisme violent. Habermas dénonce ainsi le volontarisme de Rudi Dutschke, qu’il considère comme la marque d’un « fascisme de gauche » : ces mots malheureux, prononcés tard dans la nuit au cours du débat qui fit suite à l’intervention de Dutschke au congrès de Hanovre, provoquent un tollé [8]. Dans le recueil collectif Die Linke antwortet Habermas, des auteurs proches du SDS prennent position contre lui (parmi eux Oskar Negt, son assistant à Francfort, qui en rédige l’introduction) et l’accusent d’être un libéral. À plusieurs reprises au cours de l’année 1968, Habermas se confrontera à l’aile radicale du mouvement protestataire. En août 1968, intervenant à l’école d’été du groupe Praxis à Korcula, il souligne les limites de la théorie des crises marxienne et met en cause son concept de révolution.

La fin de l’année 1968 est ainsi marquée par des tensions accrues : alors que Marcuse, des États-Unis, reproche à Adorno d’avoir fait appel à la police suite à l’occupation des locaux de l’Institut par des étudiants, Habermas lui exprime son soutien et explique ses réticences à ce que son séminaire soit transformé en un « siège pensé comme l’avant-garde du combat à mener à l’intérieur de l’Université comme à l’extérieur » [9].

Mis en difficulté au sein de son propre camp, Habermas « prend tout simplement la tangente » (p. 187) en 1971, lorsqu’il quitte Francfort pour l’Institut Max-Planck à Starnberg en Bavière : mais c’est alors pour faire face, sur l’autre front, aux libéraux conservateurs. Dans le contexte des années de plomb, il prend en effet position publiquement contre le Radikalenerlass – un décret de 1972 visant à exclure de la fonction publique tout membre d’une organisation « extrémiste » – et dénonce en 1977 les professeurs Kurt Sontheimer et Golo Mann qui mettent en cause la proximité des intellectuels issus de la Théorie critique avec le terrorisme de la Fraction armée rouge. D’Ernst Topitsch à Robert Spaemann, en passant par Hermann Lübbe et Joachim Ritter, les philosophes conservateurs hostiles à la conception kantienne de l’émancipation par l’Aufklärung sont régulièrement pris pour cible par Habermas, qui ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit de fustiger la pédagogie réactionnaire promue par le « cartel de professeurs de droite » [10] réunis autour de l’association « La liberté de la science ».

C’est au cours de cette décennie qu’Habermas s’engage dans une exploration au long cours. Des Christian Gauss Lectures (série de conférences données en 1971 à Princeton) à la refonte du matérialisme historique, il croise les recherches en sciences sociales menées à Starnberg à ses réflexions sur le langage. La publication en 1981 du grand œuvre qu’est la Théorie de l’agir communicationnel est l’aboutissement d’une approche interdisciplinaire de la rationalité. Sur l’arrière-plan d’une conception normative de la modernité, il s’agit alors de proposer une théorie de l’action sociale à partir d’un concept communicationnel – et non pas instrumental, ou strictement technique – de la raison.

L’intellectuel public

Si les premières années à Francfort furent « les plus intenses » [11] de la vie d’Habermas, les décennies 1980 et 1990 sont marquées par des travaux significatifs : la théorie de la communication est déplacée au niveau d’une réflexion institutionnelle et juridique qui, des réflexions sur l’éthique de la discussion à Droit et démocratie (1992), permet à Habermas de développer une théorie de la démocratie délibérative et de l’État de droit.

Habermas n’est alors jamais aussi présent sur la scène publique. Il lance en 1986 la « querelle des historiens », en attaquant publiquement des historiens de droite comme Michael Stürmer, Andreas Hillgruber et Erst Nolte dont il refuse le révisionnisme historique et la conception conservatrice de l’identité allemande. Il intervient ensuite dans tous les grands débats ultérieurs, nationaux et internationaux – la réunification allemande, les polémiques sur le droit d’asile au début des années 1990, les vives discussions provoquées par la construction du mémorial de la Shoah à Berlin, le Kosovo à la fin des années 1990 – mais aussi sur le terrain de la bioéthique. Sa défense de formes transnationales de la démocratie, contre le repli nationaliste caractéristique des années 1990 et qu’ont aggravé les crises financières des années 2000, le conduit à promouvoir une conception politique de l’Union européenne, dont l’intégration devrait s’effectuer au delà des États-nations.

Ce tout premier récit biographique constitue, à n’en pas douter, un instrument de travail précieux pour ceux qui s’intéressent à la pensée d’Habermas. Il s’adresse aussi au cercle plus large des curieux de l’histoire allemande d’après-guerre, dont les scansions marquent profondément l’œuvre habermassienne. Stefan Müller-Doohm met en exergue les liens, et c’est un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage, entre les textes théoriques et ceux où se joue un positionnement parfois ouvertement partisan.

On voit ainsi Habermas s’engager, à partir de la fin 1986, dans la tenue régulière des « assemblées Dionysos », un cercle de discussion où se côtoient professeurs, intellectuels, représentants des médias et de la politique – par exemple Joschka Fischer ou Daniel Cohn-Bendit – et qui influencera les grandes orientations de la coalition rouge-verte (SPD/Les Verts). Aux élections de septembre 1998, il soutient publiquement le SPD, aux assises culturelles duquel il participe régulièrement depuis 1983, bien qu’il n’en soit pas membre.

À défaut d’être le conseiller du Prince, Habermas n’hésite jamais à morigéner le personnel politique, de Gerhard Schröder à Angela Merkel. Mais ses interventions ne suscitent pas toutes l’approbation : ainsi de sa rencontre avec Gerhard Schröder en juin 1998, qui put donner l’impression à certains observateurs proches – Claus Offe, par exemple – qu’il avait été instrumentalisé par l’homme politique. Toucherait-on là les limites d’un espace public dont les modes de communication ne sont pas toujours favorables à l’intellectuel ? Bien qu’Habermas ait regretté à de nombreuses reprises la dégradation de l’espace public, il n’a jamais thématisé, comme put le faire par exemple Bourdieu, les contraintes spécifiques, propres au format des médias de masse, pesant sur la parole publique « éclairée ». Mais il est vrai aussi que ses passages à la télévision furent rares, et qu’il a toujours privilégié la communication écrite. Quoiqu’il en soit, ce portrait de l’écrivain en publiciste offensif nous révèle un infatigable polémiste, dont les prises de position ont marqué le dernier demi-siècle.

Recensé : Stefan Müller-Doohm, Jürgen Habermas. Une biographie, trad. par Frédéric Joly, Paris, Gallimard, 2018, 656 p., 35 €.

Pour citer cet article :

Clotilde Nouët, « Habermas, dans l’espace public », La Vie des idées , 31 août 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Habermas-publiciste-offensif.html

Nota bene :

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par Clotilde Nouët , le 31 août

Notes

[1J. Habermas, Kleine Politische Schriften, I-IV, 1981, p. 515.

[2J. Habermas, « Die Zeit hatte einen doppelten Boden », in S. Müller-Doohm (dir.), Adorno-Portraits, 2007, p. 19.

[3Voir sa lettre à Adorno de septembre 1958, dans Horkheimer, Gesammelte Schriften, vol. 14, Nachgelassene Schriften 1949-1972, p. 82 sq.

[4J. Habermas, « Compte rendu bibliographique et contribution à la discussion philosophique sur Marx et le marxisme » [1957], dans Théorie et pratique [1963], 2006, p. 432.

[5Intitulé Strukturwandel der Öffentlichkeit [La transformation structurelle de l’espace public], cet ouvrage est connu en français sous le titre L’Espace public.

[6Il signe ainsi en 1965 une déclaration adressée au chancelier Erhard exigeant l’interruption des attaques aériennes et le règlement pacifique du conflit, et intervient en 1966 lors d’un congrès organisé par Rudi Dutschke et le SDS à Francfort.

[7J. Habermas, Protestbewegung und Hochschulreform, 1969, p. 141.

[8J. Habermas reviendra sur cet épisode en 1977, et se reprochera d’avoir utilisé une telle expression (« Aperçus d’une juste populaire – des accusations visant les intellectuels », Spiegel, 10 octobre 1977). Voir également, sur ce thème, l’hommage qu’il rend à Dutschke le 9 janvier 1980, après que celui-ci a succombé des suites de l’attentat dont il avait été victime en 1968.

[9Lettre de Habermas à Marcuse, 5 mai 1969, fonds Na 3, Nachlass Herbert Marcuse, archives de la bibliothèque universitaire J. C. Senckenberg, Francfort-sur-le-Main.

[10J. Habermas, Die Zeit, 21 juillet 1978.

[11J. Habermas, manuscrit du discours du 5 septembre 2012.