Recherche

Recension Histoire

Les savants, du rire aux larmes

À propos de : Françoise Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, XVIIe-XXIe, CNRS Éditions


Le savant n’est pas seulement une machine à penser : il rit, il s’angoisse, il craint, se met en colère, noue des amitiés avec ses collègues de travail. Les émotions des chercheurs sont nombreuses, mais le plus souvent négligées, comme si elles n’entraient pas dans le processus qui mène à la connaissance.

Alors que le monde académique évolue toujours davantage vers la quantification (et l’évaluation) du travail des chercheurs – et leur réduction à des index, des notes, des nombres de publications, des classements – les dimensions humaines, sensibles, de leur quotidien tendent parfois à être occultées.

Le savant ne serait-il qu’une « machine à penser » (p. 10), à produire des textes, des données, des expériences ? Censé abandonner ses préconceptions, ses préjugés, abandonne-t-il également son corps et ses émotions à la porte de son laboratoire ou de sa bibliothèque ? Si, lorsqu’il travaille, l’homme de science est également un être de sensations, de passions, de plaisirs ou de souffrances, cela a-t-il une influence sur sa manière de produire des savoirs et sur le contenu même de la connaissance ?

Françoise Waquet, dans son Histoire émotionnelle du savoir, se propose d’éclairer ces questions en redonnant une « identité émotionnée » (p. 11) au chercheur, en le montrant comme un « être de chair et d’os » (p. 10). À rebours d’une histoire des idées trop désincarnée, il s’agit de rendre aux savants leur sensibilité, de rétablir le sensorium (L’ordre matériel, p. 163) de la culture savante.

Ce projet s’inscrit clairement dans la suite du précédent ouvrage que l’auteur avait consacré en 2015 à L’ordre matériel du savoir. Elle y étudiait les dimensions pratiques du travail des savants, la matérialité de leur quotidien et la diversité des outils qu’ils conçoivent et utilisent. On retrouve dans cette Histoire émotionnelle l’attention que F. Waquet avait déjà portée au banal, à l’insignifiant, à l’étude de ce que l’on pourrait croire ne pas être digne d’intérêt. En cela, cet ouvrage est remarquable. Dans sa démarche, il participe d’un mouvement historiographique plus large s’efforçant de proposer d’autres récits en renversant ou en décalant les objets dignes d’analyse historique [1].

Inventaire et taxonomie

Pour relire l’histoire des sciences par les émotions des savants, F. Waquet s’appuie essentiellement sur des sources imprimées composées, pour la majeure partie, d’autobiographies de savants, d’extraits de leçons inaugurales, de cérémonies universitaires, etc. Une masse d’« ego-documents » (p. 15) qu’il s’agit d’assembler et d’analyser, par une « lecture extensive des textes » (p. 16), afin d’en extraire les émotions qui peuvent s’y nicher. Le travail de lecture réalisé par l’auteur est énorme et la diversité des sources primaires mobilisées est impressionnante [2].

Dans les deux premières parties de l’ouvrage, elle inventorie puis rassemble et classe les émotions savantes. L’homo academicus comme être sensible est ainsi saisi, au travers de multiples exemples datant essentiellement des années 1930 à nos jours, et ce par plusieurs entrées. Les moments cruciaux de sa carrière, telles les candidatures à des chaires, donnent ainsi lieu à diverses émotions, joyeuses ou tragiques ; les relations qu’il établit, au sein des communautés savantes, avec ses collègues, ou avec son maître, sont d’autres occasions d’affects, positifs et négatifs, parfois violents.

Au fil des chapitres, le lecteur parcourt ainsi les différents items de cet inventaire, les différents territoires de cette « écologie émotionnelle » (p. 22). Il déambule de la sorte dans les « lieux émotionnés » du travail savant, entre les bibliothèques, le laboratoire, le terrain, et le bureau. Les savants s’expriment, écrivent leur satisfaction ou, plus fréquemment, leur mécontentement ou leur souffrance dans ces lieux. Les savants investissent également affectivement dans des « objets » d’usage ordinaire, dont les péripéties sont autant d’occasions de manifester diverses émotions. Du livre imprimé à l’ordinateur portable, en passant par les cahiers de laboratoire ou les notes de terrain des ethnologues, le quotidien des rapports entre les savants et les objets affectifs qui les entourent est fait d’amour, de désir, de possession, de peurs, de frustration, ou de colère.

Enfin, les émotions sont également classées en fonction de la place qu’elles prennent dans les différentes étapes des « vie-travail » des chercheurs : par exemple, les rencontres intellectuelles de la jeunesse, le choix du domaine et du sujet de recherche, l’économie du travail quotidien, et, plus spécifiquement, l’activité d’écriture et de publication d’un ouvrage ainsi que sa réception.

Comme je l’indiquais précédemment, les exemples utilisés pour constituer ce paysage sont principalement tirés d’une période récente. Le chapitre 6 se propose, quant à lui, de reprendre les différentes catégories du classement précédent en mobilisant cette fois-ci des exemples tirés des XVIIe et XVIIIe siècles, l’idée étant que cette démarche permet « une comparaison qui vaille » (p. 246). Des exemples de relations maîtres/disciples, de lieux de travail, d’objets porteurs d’émotions, ou encore les affres de l’auctorialité, sont ainsi de nouveau passés en revue, mais cette fois-ci dans un passé plus lointain.

Des exemples croustillants

L’intérêt premier de cet ouvrage réside probablement dans les exemples qui y sont présentés. Car même si la plupart ont déjà fait l’objet de publications, ils restent néanmoins peu connus. F. Waquet utilise par exemple de façon récurrente, parmi de nombreux autres cas, la correspondance (publiée) entre les historiens Lucien Febvre et Marc Bloch. Nous sommes ainsi projetés, au fil de leurs échanges, dans l’exaspération, l’inquiétude, ou la fatigue d’un Marc Bloch candidat (malheureux) au Collège de France en 1928, obligé à une tournée de « visites », toutes plus embarrassantes les unes que les autres, à des professeurs susceptibles de voter pour lui (chap. 1). Nous tremblons de peur avec Marc Bloch en 1940 à l’idée que sa bibliothèque personnelle puisse être spoliée et dispersée (chap. 3). Nous pestons avec Lucien Febvre lorsqu’il co-écrit en 1935 son ouvrage Le Rhin avec un Albert Demongeons bien peu impliqué.

Dans le chapitre 6, la comparaison avec les XVIIe et XVIIIe siècles peut également être l’occasion de ravissements amusés lorsque l’on constate les similitudes avec le XXe siècle dans les critiques adressées aux bibliothèques concernant la difficulté d’accès aux ouvrages. Les plaintes face aux difficultés initiales engendrées par le déménagement de la Bibliothèque Nationale de France en 1998 (p. 76) font ainsi écho au « catalogue de lamentations et d’indignations » (p. 259) des érudits du XVIIIe siècle face aux obstacles considérables opposés par les bibliothèques italiennes à leurs visiteurs. À la bibliothèque Vaticane, par exemple, consulter un ouvrage relevait du parcours du combattant. Il fallait pour cela trouver le garde détenant les clés d’une armoire contenant elle-même d’autres clés, dont celle de l’armoire des catalogues. Puis trouver la cote du manuscrit que l’on souhaitait consulter, et chercher celui-ci dans des armoires fermées par deux autres clés et sans indication extérieure. De quoi provoquer une certaine « colère bibliophilique » (p. 260)…

Effacement du social, effacement de l’historicité

Le choix de F. Waquet de favoriser l’identification de différents types de manifestations des émotions chez les savants pose un certain nombre de problèmes et s’appuie sur certains présupposés qui auraient gagné à être explicités.

L’histoire émotionnelle des savoirs qui nous est proposée ici manque un peu, me semble-t-il, d’historicité. En effet, la dimension temporelle de l’analyse y est essentiellement réduite à la comparaison, en bloc et sans nuance chronologique, dans le chapitre 6, entre une période récente (analysée dans les chapitres 1 à 5, et empruntant indistinctement des exemples aux années 1930 ou aux années 1990) et une période plus ancienne recouvrant indistinctement les XVIIe et XVIIIe siècles. Comme évoqué plus haut, les parallèles entre les périodes, la constance dans les émotions évoquées par les textes est frappante. Les savants de la République des lettres étaient également émus dans leur quotidien de travail, dans leurs relations avec leurs collègues, dans leurs rapports avec les objets qu’ils manipulent, ou lors de la publication de leurs textes. Soit. Mais n’est-on pas victime d’une illusion d’optique téléologique en voyant des identités de nature dans ce qui pourrait n’être que des analogies discursives ? Et cette illusion n’est-elle pas renforcée par une certaine tendance à un essentialisme psychologique (« comment serait-il autrement ? » [p. 320], « Comment pourrait-il en être autrement ? » [p. 288])

N’est-il pas possible que le sens des mots ait changé entre le XVIIe siècle et le XXIe ? Que la transformation de l’écologie des disciplines scientifiques, notamment par la modification des équilibres entre les sciences humaines, les sciences sociales, et les sciences de la nature, ait pu modifier les engagements émotionnels ? Est-ce que la transformation des profils sociaux des savants, en particulier au XIXe siècle, n’a pas pu modifier les représentations collectives sur les émotions des savants et, partant, ce qu’un savant pouvait ou devait avouer de ce qu’il ressentait ?

On le sait, l’histoire des émotions est compliquée, souvent confrontée à des sources lacunaires, médiées et difficiles à interpréter, à critiquer. L’ouvrage aurait néanmoins probablement bénéficié de davantage d’analyse des sources. Des archives inédites auraient pu compléter le tableau esquissé, en s’intéressant peut-être à des individus moins prestigieux, plus anonymes, en s’écartant du Collège de France, afin, de la sorte, de mieux contrôler les généralisations typologiques proposées [3].

Enfoncer des portes ouvertes ?

Au fil des chapitres, l’ouvrage n’a de cesse de se positionner à l’avant-garde historiographique, soulignant les manques de la littérature classique sur les sciences et les techniques, affirmant plusieurs fois que les émotions des savants constituent un « phénomène qui a été négligé ou occulté » (p. 321). Ce positionnement paraîtra pour le moins étonnant au chercheur en histoire ou sociologie des sciences. Alors que, dans la bibliographie utilisée par l’auteur, les sources primaires sont, on l’a dit, d’une richesse remarquable, les sources secondaires comportent des manques importants. De nombreux chercheurs ont en effet déjà largement abordé la question des émotions des savants, notamment par celle des motivations de leur engagement, de leurs vocations. Que l’on pense par exemple aux travaux socio-historiques d’un R. K. Merton qui affirmait, dès 1942, que l’intégrité morale des scientifiques n’était pas supérieure à la moyenne et que les scientifiques sont des hommes comme les autres, donc susceptibles d’éprouver des émotions. Que l’on pense à Steven Shapin qui, dans le chapitre 2 de The Scientific Life, discute en détail l’histoire de cette idée [4]. Que l’on pense également au large mouvement de renouveau historiographique de la biographie de savants, depuis la fin des années 1980, ayant proposé des articulations souvent novatrices entre la description de carrières scientifiques, de quotidiens de recherche et de vie largement « incarnés » et « émotionnés », et la production de connaissances [5].

« Les scientifiques sont des humains aussi » [6]. Cette affirmation n’est sans doute plus aussi radicale et provocatrice qu’elle pouvait l’être dans les années 1940, et l’on peut sans doute s’interroger sur la réelle contribution de cet ouvrage aux débats actuels des chercheurs spécialistes des mondes savants. Malgré cela, il faut reconnaître au livre de F. Waquet une certaine force de contestation politique. En déconstruisant, encore et toujours, le mythe du savant purement rationnel et dénué d’émotion, cet ouvrage pourra en effet prendre sa part dans la défense de travailleuses et travailleurs du savoir face à un management académique froid et quantificateur. Si « l’émotion est l’ordinaire du travail » (p. 324) des chercheurs, il s’agit pour l’université, comme l’y invite l’auteur en conclusion, de « réhumaniser » la gestion de ses agents et de prendre enfin en compte leur « souffrance » (p. 321) quotidienne.

Françoise Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, XVIIe-XXIe, CNRS Éditions, 2019, 352 p., 25 €.

par Volny Fages, le 19 septembre

Pour citer cet article :

Volny Fages, « Les savants, du rire aux larmes », La Vie des idées , 19 septembre 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Francoise-Waquet-Une-histoire-emotionnelle-du-savoir.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

Notes

[1On peut en effet rapprocher la démarche de F. Waquet, même si elle ne le revendique pas elle-même, d’autres travaux d’histoire culturelle des sciences étudiant spécifiquement la question des émotions (voir par exemple le volume 31 de la revue Osiris). Elle n’est pas sans lien non plus avec les mouvements historiographiques proposant une « histoire des sciences par en bas » (tels les travaux du projet ANR AmateurS).

[2On pourra néanmoins déplorer que la « bibliographie sélective » finale ne reflète que très partiellement l’ensemble des sources primaires utilisées.

[3À titre d’exemple des difficultés posées par la nature des sources utilisées dans la généralisation des analyses, prenons la relation maître/discipline présentée au chapitre 4. L’influence des maîtres y est essentiellement abordée par des témoignages de chercheurs contemporains ayant été formés par des stars de leur discipline (Claude Lévi-Strauss, Fernand Braudel, Jean-Pierre Vernant, Marcel Mauss…), et évoquant rétrospectivement admiration, fascination, sidération. Se pose ici pleinement la question du biais des sources et de la difficile distance critique qu’il s’agirait de maintenir à l’égard des discours indigènes. N’existe-il pas (communément) des parcours de chercheurs n’ayant pas croisé le chemin de maîtres emblématiques et fascinants ? Ne devient-on chercheur que par une révélation quasi-mystique provoquée par une première rencontre, par une épiphanie savante ?

[4Merton, Robert K., « The Normative Structure of Science », in Merton, R. K., The Sociology of Science, ed. Norman W. Storer, University of Chicago Press, Chicago, 1973 (art. original 1942), p. 267-278 ; Steven Shapin, The Scientific Life. A moral history of a late modern vocation, Chicago, The University of Chicago Press, 2008.

[5Parmi une bibliographie foisonnante, on peut mentionner le dossier « Biography in the History of Science », Isis, vol. 97, n° 2, 2006, p. 302-329 ; T. Söderqvist (éd.), The History and Poetics of Scientific Biography, Aldershot, Ashgate Publishing, 2007 ; C. Lawrence et S. Shapin (éd.), Science Incarnate, Chicago, The University of Chicago Press, 1998 ; Anne Collinot, « Entre vie et œuvre scientifique : le chaînon manquant », Critique, n°781-782, vol. 6-7, 2012, p. 576-587.

[6Shapin 2008, p. 47.