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La trajectoire du dirigeant de SpaceX illustre les contours du nouveau capitalisme technologique. Si Elon Musk est souvent célébré comme un entrepreneur révolutionnaire et visionnaire, il s’appuie néanmoins sur des répertoires patronaux classiques.

Elon Musk fait partie du club fermé des entrepreneurs qui ambitionnent de changer le monde. Co-fondateur de PayPal, Chief Executive Officer (CEO) de SpaceX et de Tesla, chairman de Solar City, et d’autres start-ups et projets (Hyperloop, Neuralink, Boring Company), le milliardaire défraie la chronique, il fascine autant qu’il exaspère. Les portraits ou esquisses de biographies mettent en scène et en jeu des lieux communs, des attentes, des qualités désirables ou, à l’inverse, un rejet de ce que Musk est censé incarner. Musk, ce serait le nom propre d’une évolution culturelle très commune dans la Silicon Valley. Tout y est. Musk, c’est la métamorphose d’un « nerd » né en Afrique du Sud et qui s’est peu à peu réalisé en Amérique du Nord, où il a émigré à 17 ans ; c’est aussi le fan de science-fiction et de jeux vidéos révélé en entrepreneur « de génie » ; c’est, encore, l’habileté commerciale conjuguée à l’hubris de la high-tech, mais également la spontanéité et l’intransigeance d’un homme de caractère à la hauteur de rêves hors de la portée du commun, publicité vivante de la « libre entreprise » ; c’est l’affirmation d’une figure publique en bonne position dans le classement mondial des milliardaires [1] et le panthéon des « superhéros » de la pop culture [2], « capitaine d’industrie qui veut mourir sur Mars ». Sa persona retraduit de façon hyperbolique des modèles culturels dominants. Musk accorde une importance certaine aux impressions qu’il suscite dans les différents espaces où il joue sa partition. L’entrepreneur avance tête baissée, se démultiplie, omniscient, aussi à l’aise en « rocket science » que dans le merchandising, s’affiche à la limite du burn out [3]. La scénographie ostentatoire du sacrifice et de l’aventure destinale rythme ses « performances », le charisme électrique ne laisse pas de sidérer les chroniqueurs exaltés de la « nouvelle course à l’espace » [4]. Ces projections font le jeu d’une marque déposée : Musk vend, « Musk » est aussi un argument de vente.

Cet essai n’est pas une nouvelle spéculation sur la personne d’Elon Musk ni une biographie [5]. Ça n’est pas non plus un éloge ni à l’inverse une démolition. C’est, bien plutôt, l’histoire d’une flambée entrepreneuriale que l’on brossera à grands traits : celle d’un individu dont les réussites et les qualités personnelles sont façonnées par les configurations sociales, techniques et politiques qu’il traverse avec opportunisme et fracas, celle également d’un flambeur de la Silicon Valley toujours au bord de l’effondrement, malgré – et peut-être à cause de – son immense fortune. À partir de sources diverses, le propos est ainsi de mettre en perspective cette nouvelle incarnation de l’esprit du capitalisme technologique, qui tire profit du commerce des promesses de la tech et d’un culte de l’entrepreneuriat « de rupture », valeurs structurantes de l’économie morale de la science en ce début de XXIe siècle [6].

« Elon », entrepreneur en série

L’innovation « disruptive » serait « l’ADN » de l’entrepreneur à succès au tournant du XXIe siècle, et la carrière de Musk l’illustrerait de manière exemplaire [7]. Or il s’agit, rien de moins, et tous secteurs confondus, de détruire : par l’introduction – parmi les stratégies possibles – d’idées, de concepts, de technologies ou de méthodes industrielles en contradiction plus ou moins radicale avec l’ordre existant, et de les exploiter sans ménagement pour faire vaciller le statu quo. Cette personnification du mythe de l’entrepreneur incréé et créateur se retrouve dans la pensée spontanée de l’innovation et son modèle linéaire (de l’idée-étincelle à l’application sur le marché), copié-collé dans les readers, les livres de recettes et les cours de savoir-vivre entrepreneurial en business school [8]. La destruction créatrice schumpétérienne est l’horizon désiré d’une économie capitaliste animée par l’« ouragan permanent » [9] de la rupture. Les start-ups, les compagnies et les simulacres de compagnies créées ou cofondées par Musk en fournissent autant de cas d’étude. PayPal ? Détruire l’industrie bancaire par la généralisation d’un procédé de paiement en ligne. SpaceX ? Détruire le complexe militaro-industriel de l’astronautique par le développement de lanceurs à bas coût et en partie recyclables. Tesla ? Détruire les mastodontes de Detroit qui n’ont toujours pas pris le pli de la voiture électrique et autonome. Solar City ? Détruire l’industrie des combustibles fossiles par une généralisation de l’accès à l’énergie solaire. Détruire, par la bande ou frontalement, et par le contrôle de l’ensemble d’une production intégrée verticalement, de la chaîne logistique jusqu’à la livraison des services. Ce principe de la « full-stack start-up  » est répliqué à l’envi.

La chronologie des percées technologiques disruptives de Musk est désormais bien établie. L’ennui est que, linéaire et a posteriori, ce grand récit donne à croire qu’il déploie une sorte de master plan latent. Or la carrière dont la trame est aujourd’hui stabilisée n’a pas été sans échecs ni ajustements, et c’est aussi un ressort de son aura. Musk n’est certes pas parti de rien. Ces ruptures technologiques exploitent un fonds commun de savoirs, de process industriels, d’infrastructures et de ressources publiques accessibles sous certaines conditions pour parvenir à des objectifs marchands. D’abord, Zip2, première start-up que Musk crée en 1995 à Palo Alto avec son frère, et rachetée par Compaq en 1999 pour intégrer le moteur de recherche AltaVista : l’annuaire/portail en ligne tire parti d’informations largement publiques, et bénéficie des abonnements au service souscrits par les entreprises locales et la presse. Une fenêtre d’opportunité s’ouvre ainsi, le programmeur Musk travaille à partir des codes disponibles et vend la bonne solution au bon moment. De même la start-up X.com que Musk a fusionnée en 2000 avec une autre, Confinity, à l’origine de PayPal, met en scène un sens stratégique du placement « mafieux » [10] : les génies du codage s’engouffrent dans la brèche de la « nouvelle économie », avant l’explosion de la bulle des sociétés dot.com. L’expérience est de courte durée. Musk quitte avec profit PayPal – qui a survécu au krach et est racheté par eBay en 2002. C’est alors que, multimillionnaire désœuvré, il fonde une nouvelle start-up, cette fois investie dans l’industrie spatiale. Space Exploration Technologies Corp. promet le développement de lanceurs low cost pour banaliser l’accès à l’espace et, à terme, sa « colonisation » sur Mars. Là encore, il a fallu démontrer les techniques, convaincre les investisseurs et faire taire les sceptiques. Il a fallu, surtout, s’inviter dans la cour de compagnies aussi installées et tentaculaires que Boeing et Lockheed Martin, et gagner la confiance des gate-keepers de la NASA. Le défi que représente Tesla n’est pas moins difficile. Bâtir à partir de zéro une entreprise qui promet de rompre avec le business as usual d’une industrie structurée autour de grandes marques et d’habitudes de consommation d’énergies fossiles, par le développement d’autos électriques de haut de gamme, à l’apparence d’Aston Martin, à peu près autonomes, alimentées par une énergie verte et livrée gratuitement via le réseau de stations maison, à des prix jugés attractifs, et le tout sous couvert d’une croissance industrielle soutenable et respectueuse de l’environnement [11].

C’est séduisant pour nombre de consommateurs fortunés et une partie des médias, cela annonce des lendemains qui déchantent pour les constructeurs « historiques » qui surveillent avec envie la valorisation boursière de Tesla par ailleurs largement gonflée par la spéculation, mais cette destruction par le techno-entertainment se heurte aux réalités de l’industrie automobile : malgré l’augmentation des rendements sur les chaînes et un management de fer, l’usine ne parvient toujours pas à répondre à la demande, son modèle productif pose question, la compagnie n’est pas rentable et enregistre de lourdes pertes sans inversion de tendance [12].

Du storytelling à l’épreuve de la réalité

Dans la presse spécialisée et généraliste, les mêmes ingrédients et la même intensité dramatique que provoque le devenir entrepreneurial « disruptif » sont utilisés pour caractériser la trajectoire de Musk. Le capital-risque qui assure l’injection des start-ups techno-scientifiques fonctionne par à-coups et accélérations, ses créanciers et ses entrepreneurs ne sont jamais autant inspirés que lorsque leurs investissements génèrent à court et moyen termes des rétributions significatives. Dès que les premiers fonds sont levés, les entrepreneurs sont tenus de démontrer à court terme que leurs projets sont viables. Cette injonction ne dure qu’un temps : dès lors que la start-up s’est imposée comme valeur sûre, que le tri a été fait entre les idées saugrenues [13] et les promesses de commerce réalistes, l’entrepreneur entre dans la phase critique du redimensionnement des activités productrices à l’échelle industrielle. Fini la communication disruptive des « démos » et les surventes pour les besoins de la cause, la croissance exponentielle est attendue. C’est ce passage, souvent fatal, qui expose les entreprises de Musk au risque de l’autodestruction. S’il est toléré jusqu’à un certain point, l’échec et ses conséquences possibles sont à intégrer dans le business model. Un lanceur Falcon 9 explose quelques secondes après son décollage en juin 2015, et avec lui un ravitaillement vers la Station spatiale internationale ? Un automobiliste meurt à bord d’une Tesla en mars 2018 alors que le véhicule roulait en mode semi-automatique ? À chacun de ces incidents très médiatisés, il s’agit de relancer la machine et de rassurer, et surtout de ne pas trébucher de nouveau, sous peine de disparaître aussi rapidement que les start-ups sont apparues.

Les industries high-tech émergentes fonctionnent à la promesse dans les phases de démarrage. Il se forme des « bulles » de bavardages et de spéculations soutenues par des business angels qui parient – souvent à perte – sur l’avenir. Ce serait aller vite en besogne que de réduire les entreprises dans lesquelles Musk est engagé à autant de divagations sans fondements ni business plan. Ou à tout le moins, il faut faire le tri et hiérarchiser entre les intentions d’un soir, les plaisanteries assumées, les visions lunatiques et les projets véritablement développés. Cela n’est pas si aisé, car non seulement certains succès d’aujourd’hui ont pu paraître fantaisistes au départ – et souvent à raison. D’un côté donc, l’arrogance de l’entrepreneur issu de la « Net Economy  », qui entend développer sur ses propres fonds un lanceur commercial en compagnie d’une équipe d’ingénieurs en rupture de ban, qui lui apprend les rudiments de la «  rocket science ». Les trois premiers échecs au lancement de Falcon 1 entre 2006 et 2008 auront conforté les sarcasmes des critiques blasés, mais Falcon 1 aura permis in fine de perfectionner un moteur-fusée Merlin 1C qui équipera plus tard les premier et second étages de Falcon 9, lanceur à la fiabilité devenue exemplaire et qui a peu à peu propulsé SpaceX à la tête du marché des lancements commerciaux. Sans même évoquer la mise au point des premiers étages réutilisables, dont le concept suscitait il y a quelques années encore la dérision parmi les ingénieurs et spécialistes de l’industrie des lanceurs – c’est désormais une technologie rodée chez SpaceX. Mais alors, quid des projets « Hyperloop » qui exploitent le concept open source que Musk a publicisé en 2013 d’un système de transport de personnes et de marchandises via des capsules projetées à 1200 km/h dans un tube couvert de panneaux photovoltaïques ? Les premières « démos » de la start-up Hyperloop One – rachetée par Richard Branson – suscitent la perplexité y compris parmi les experts les plus indulgents. Cela n’empêche pas néanmoins la croissance de ces projets, dont la version Hyperloop TT est désormais installée à Toulouse avec le soutien des pouvoirs publics. De l’autre côté, s’organise la vision messianique d’une humanité « augmentée » par les implants neuro-technologiques de Neuralink et, passé la « colonisation » de Mars, sauvée en « espèce multiplanétaire ». Musk réactive le registre de ce que Patrick McCray appelle les « visioneers  », alliage made in USA du visionnaire et de l’ingénieur [14], auquel il faut ajouter le marchand. La construction de mondes possibles, sur Terre ou ailleurs, poncif de science-fiction, complète la gamme de valeurs et de finalités dont s’autorisent Musk et l’élite des ultra-riches qui (se) projettent dans l’espace.

Musk voit loin mais pas seul. Les entreprises qu’il préside et « inspire » emploient des milliers de personnes. Comme toutes les organisations du même type, elles sont menées par un conseil d’administration, dirigées par des responsables de divisions dont l’action est jugée indispensable (par exemple, Gwynne Shotwell et Tom Mueller chez SpaceX), et soutenues peu ou prou par des investisseurs et, s’agissant de Tesla, des actionnaires. L’entrepreneur a su s’entourer de personnalités et d’experts ultra-compétents dans le montage de ses projets. SpaceX et Tesla ne sont plus des start-ups depuis des années déjà. Elles comptent des milliers d’employé·e·s et des carnets de commande. Le recrutement met l’accent sur l’engagement viscéral dans l’activité – on ne comptera pas ses heures pour la cause –, une habileté technique remarquable, une passion pour « la vision » du CEO. Ce dernier aspect est présenté comme essentiel du fonctionnement de ces entreprises sous pression constante. C’est Mars ou crève, le management par l’urgence, l’orgueil d’imaginer changer le monde, l’instauration d’un « culte » que les seul·e·s initié·e·s séquestré·e·s sur le lieu de vie/travail peuvent comprendre. Les témoignages d’employé·e·s qui filtrent de l’usine SpaceX convergent sensiblement : l’activité aliène et éreinte, mais chacun·e est enrôlé·e dans une aventure épique et « fun », qui sublime les commandements d’un chef exemplaire qui sait mouiller le tee-shirt.

Musk s’emploie à gêner les establishments qu’il vient perturber par ses activités. Ses interventions « inspirantes » dans les grand-messes de l’astronautique, dans lesquelles il dévoile les progrès de ses plans de « colonisation » de Mars, devant des publics aussi électrisés que médusés, le placent en concurrence objective par rapport à la NASA – sans même parler des industriels dont il ronge les marchés, en particulier United Launch Alliance. Les vues de la base martienne de SpaceX rappellent les anticipations des années 1950 ou les plans récents de la Mars Society [15], mais Musk et SpaceX les rendent tangibles. Car de ce que la compagnie laisse accroire par la diffusion des actualités du programme de la «  Big Falcon Rocket  » – conçue pour assurer le voyage inaugural vers Mars, puis les premières phases de l’implantation de « colonies » sur place, en théorie avant 2030 –, c’est demain. Ces prévisions très optimistes contraignent les porte-parole de la NASA de faire bonne figure : d’encourager nolens volens cette initiative privée qui encourage l’émulation, mais ne saurait troubler l’évidence que l’agence spatiale est la plus autorisée à donner le tempo de l’exploration spatiale. Ce dont certains commencent à douter, y compris au sein de la NASA. Ces discontinuités sont à bien des égards sur-jouées, pour partie factices, elles ne datent pas d’aujourd’hui et servent les intérêts des nouveaux entrants « disruptifs » dans leur stratégie d’autoaffirmation dans le champ de l’astronautique, mais leur mention est une constante dans les discours depuis quelques années. Cela atteste que le monopole de l’autorité culturelle en matière spatiale de la NASA est défié, par Musk et d’autres entrepreneurs du « NewSpace  ». Que les responsables des agences spatiales – aux États-Unis ou en Europe – soient désormais si prompts à brandir le slogan de l’entrepreneuriat et de la « disruption » est, à tout le moins, l’indice d’un changement de ton. C’est aussi le résultat, voire la réussite pas vraiment paradoxale, des politiques en faveur de l’entrepreneuriat et le spatial privé que des dirigeants de la NASA se sont ingéniés à mettre en œuvre depuis la fin des années 1980 [16].

Musk, animal politique ?

Parce que les CEO veulent « changer le monde », ils investissent de fait l’espace public où leur parole porte. Comme d’autres milliardaires de la tech, Musk verse dans la philanthropie. Il a signé la « Giving Pledge » en 2012, qui demande à ses signataires de reverser une partie significative de leur fortune à des causes humanitaires. La Musk Foundation est créée en 2002 et met l’accent sur l’aide humanitaire, l’environnement ou, plus récemment, l’éducation privée. Il s’implique dans des organisations et think tanks dédiés à des questions qui l’occupent ; par exemple, jusqu’à récemment, « OpenIA », organisation à but non lucratif qui a néanmoins « levé » 1 milliard de dollars pour « démocratiser » et « contrôler » les développements indésirables de l’Intelligence Artificielle ; ou encore le Future of Life Institute, toujours sur le même sujet. S’il n’est pas aussi visiblement engagé que son comparse de PayPal Peter Thiel, libertarien notoire et relai du président Trump dans la Baie de San Francisco, Musk prend des positions politiques. La plupart le classent au centre gauche de l’échiquier politique, en particulier l’emphase qu’il place sur les énergies vertes et la lutte contre le réchauffement de la planète. L’affichage de ses options politiques s’exprime également à travers les donations de la Fondation Musk à des organisations politiques, majoritairement classées au centre gauche du champ politique étasunien. Son souci proclamé de l’indépendance partisane l’amène néanmoins, et non sans susciter l’incrédulité des activistes de la cause environnementale, à donner 38 900 dollars à un Political Action Committee républicain lors de la dernière campagne présidentielle. Jusqu’alors, les interventions publiques de Musk laissaient paraître des proximités plus marquées avec le Parti démocrate, lui qui a tant bénéficié du soutien de l’administration Obama. Qu’il ait accepté de siéger à l’éphémère cénacle de grands patrons formé par Donald Trump au lendemain de son élection a contribué à semer le trouble et à nourrir les spéculations sur un éventuel rapprochement avec la nouvelle administration. Néanmoins, sa critique publique du retrait de l’État fédéral des accords de la COP21 l’a placé de fait dans l’opposition. Il faut relativiser cette divergence de vues, parce que la realpolitik est ainsi faite que non seulement les coups de l’éclat de l’entrepreneur servent la propagande de l’America Great Again, mais que, de plus, une partie du commerce de Musk dépend de la commande publique, si bien que l’entrepreneur est tenu à la sobriété dans la défense des intérêts de ses entreprises.

La rumeur de l’exégèse politique bruit autour des innombrables tweets de Musk. Il les publie en réaction à l’actualité, contre les actualités de la presse dont il conteste les critiques, dans un style direct et parfois cru. Mais c’est sur son propre terrain de jeu, c’est-à-dire ses entreprises, qu’il livre d’abord ses « visions » politiques : par les actes, les décisions stratégiques et les investissements qu’il engage. S’agissant du type de « monde possible » que l’entrepreneur ambitionne de bâtir, rien n’est posé qui ne soit déjà connu ou référable au corpus de l’imagination politique étasunienne. Le genre de société qui émerge des vues d’artiste et des images de synthèse emprunte autant à la hard science-fiction qu’à l’esthétique politique de la « frontière », de l’utopisme de la « colonisation », de la « Destinée manifeste » de l’Amérique, mais aussi à la foi et l’optimisme techno-futuriste, à l’individualisme libéral envoyé en orbite. Ce monde-là est encore celui des individus les plus aptes et héroïques, des self-made men and women confiant·e·s dans leur capacité à s’émanciper par un travail acharné mais créatif, qui s’extraient de la masse de leurs semblables anonymes. Ce monde promis est néanmoins – et jusqu’à preuve du contraire – une chimère. Bien que les prosélytes de SpaceX et d’autres compagnies et lobbies fassent miroiter l’avènement d’une nouvelle civilisation martienne, à la possibilité de laquelle ils croient dur comme fer, le principe de réalité s’impose pour l’instant.

Dans l’attente des missions vers Mars, le philanthrocapitalisme muskien donne à croire que les « investissements » de sa Fondation visent la transformation de l’humanité en « espèce multiplanétaire ». L’essentiel demeure néanmoins d’assurer la profitabilité de compagnies qui se paient le luxe d’un supplément d’âme par le greenwashing (Tesla, Solar City) et l’aventure cosmique fun. C’est pourquoi d’ailleurs la « disruption » de l’État n’est pas à l’agenda. Ses « aventures » ont tellement bénéficié des aides publiques et des réductions d’impôts qu’il serait déloyal qu’il souhaite sa disparition. Et puisque l’État fédéral et ses administrations s’imaginent en entrepreneurs depuis quelques décennies déjà [17], dépensant des sommes faramineuses dans la R&D et les infrastructures nécessaires à la « disruption », Musk et compagnie ont tout intérêt à jouer le jeu des « synergies » public-privé. C’est de l’ordre de l’évidence pour la « classe innovatrice » des ultra-riches de la Silicon Valley, dont certains membres sont très engagés dans la destruction créatrice des structures gouvernementales et des partis politiques, leur remplacement par des structures hybrides, au cœur même du champ du pouvoir à Washington. L’attestent le noyautage par les revolving doors dans la haute administration fédérale et le lobbying intense des dirigeants de Google ou d’Amazon dans les couloirs du Congrès [18].

Conclusion

Elon Musk est une figure publique sur laquelle viennent se cristalliser les représentations de l’époque. Hercule des temps postmodernes, il réaliserait des travaux surhumains qui le perdront tôt ou tard, car selon le journaliste de Wired Alex Davies l’arrogance du créateur l’expose à l’autodestruction, et dans sa chute il entraînerait ses créations. Cela n’est pas sans rappeler la scénographie du festival Burning Man [19], mythique pour tous les techies, où Musk aime à se rendre pour « l’inspiration » : les sculptures éphémères y sont rituellement brûlées sur la « playa  » à l’issue de festivités hallucinées, et les traces de disparaître dans le désert du Nevada. Flamber tout ce qui passe entre les mains, à commencer par l’argent, pour le « fun », la vision New Age de la « colonisation martienne ». Dans cette fuite en avant [20] , Musk n’est pas le seul à brûler. Le milliardaire et « amateur d’art » japonais Yusaku Maezawa est le premier « touriste » à s’offrir – pour un montant indéterminé, mais que l’on imagine déraisonnable – un billet pour survoler la Lune à bord de la Big Falcon Rocket, « vers 2023 », en compagnie d’artistes en résidence orbitale gracieuse. Après « Starman », le mannequin installé à bord du roadster Tesla envoyé dans l’espace par le lanceur lourd Falcon Heavy en février 2018, dans le brouhaha d’un lancement historique et stupéfiant, SpaceX s’offre un nouveau coup de communication et prend de vitesse ses concurrents sur le marché de niche du tourisme spatial. Cette fuite en avant actualise les valeurs et les rêves d’une Amérique prospère et dominante, guidée par des esprits inventifs et qui s’épuisent à repousser les limites, à commencer par les leurs. Musk est ainsi à l’avant-poste de la défense et illustration d’un nouvel esprit californien du capitalisme – et les prouesses technologiques des entreprises hype qu’il contrôle feraient presque oublier les sources d’une fortune vertigineuse, accumulée sur les décombres de la « nouvelle économie », par la spéculation financière et la promesse d’un monde nouveau sur Mars.

Pour citer cet article :

Arnaud Saint-Martin, « Elon Musk, flambeur du capitalisme technologique », La Vie des idées , 26 octobre 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Elon-Musk-flambeur-du-capitalisme-technologique.html

Nota bene :

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par Arnaud Saint-Martin , le 26 octobre

Notes

[1Selon les cours, notamment de Tesla, la fortune personnelle de Musk tourne autour de 20 milliards de dollars.

[2Hollywood l’a transformé en objet culturel de consommation de masse. Ayant déjà inspiré le personnage de Tony Stark dans l’adaptation du « Marvel Comics » « Iron Man » (2008), Musk apparaît ironiquement dans le second opus (2010). Il est également devenu entrepreneur pour séries : une apparition dans « The Big Bang Theory » en 2015, une figuration dans un épisode des Simpson (« The Musk Who Fell to Earth », 2015) et dans d’autres de South Park (2016), où il incarne le superhéros galactique, et une présence toute en autorité dans la série « Mars » de la chaîne National Geographic (2016).

[3L’interview déconcertante que Musk a accordée en août dernier au New York Times a donné prise à toutes les spéculations sur sa santé mentale. David Gelles, James B. Stewart, Jessica Silver-Greenberg et Kate Kelly, « Elon Musk Details “Excruciating” Personal Toll of Tesla Turmoil », The New York Times, 16 août 2018.

[4Voir, entre autres, Christian Davenport, The Space Barons : Elon Musk, Jeff Bezos, and the Quest to Colonize the Cosmos, New York, Public Affairs, 2018 ; Tim Fernholz, Rocket Billionaires : Elon Musk, Jeff Bezos, and the New Space Race, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2018.

[5La voie d’accès la plus documentée reste pour l’instant la biographie d’Ashley Vance, Elon Musk : How the Billionaire CEO of SpaceX and Tesla is Shaping Our Future, Londres, Virgin Books. 2016 [2015].

[6Steven Shapin, The Scientific Life : A Moral History of a Late Modern Vocation, Chicago, The University of Chicago Press, 2008, p. 269-303.

[7Jeff Dyer, Hal Gregersen, Clayton M. Christensen, The Innovator’s DNA : Mastering the Five Skills of Disruptive Innovators, Cambridge (Mass.), Harvard Business School Publishing, 2011.

[8Voir Erwan Lamy, « La pensée gestionnaire de l’innovation et son enseignement », in Ivan Sainsaulieu, Arnaud Saint-Martin (dir.), L’innovation en eaux troubles. Sciences, techniques, idéologies, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2017, p. 111-129.

[9Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, trad. fr., Paris, Payot, 1951 [1942], p. 181.

[10Peter Thiel évoque ce fonctionnement par cette métaphore certes très significative (« PayPal Mafia »). Peter Thiel, avec Blake Masters, Zero to One : Notes on Startups, or How to Build the Future, Londres, Virgin Books, 2015 [2014], p. 119-120.

[11Le marketing de l’entreprise est suffisamment astucieux pour occulter les risques écologiques majeurs de l’utilisation massive des matières rares stratégiques pour l’électromobilité. Voir Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Paris, Les Liens qui libèrent, 2018.

[12« Pertes record et nouvelles promesses chez Tesla », Les Echos, 8 février 2018.

[13La Boring Company qu’il a fondée en 2016 en est la caricature. Le propos officiel de l’entreprise est de creuser des tunnels urbains pour que les automobilistes puissent éviter les embouteillages, notamment à Los Angeles où la start-up est basée. C’est une vue d’artiste, mais des projets seraient avancés, notamment l’installation d’un « loop » transportant des passagers en navettes à 200 km/h entre l’aéroport et le centre de Chicago. Que la Boring Company ait commercialisé un lance-flamme à 500 dollars pièce (20 000 pièces vendues…) pour amorcer la pompe à liquidités, que le patron pris dans les tunnels confesse ne pas savoir ce qu’il entreprend, cela ne décourage pas nombre d’observateurs qui crient au génie marketing.

[14Patrick McCray, The Visioneers : How a Group of Elite Scientists Pursued Space Colonies, Nanotechnologies, and a Limitless Future, Princeton, Princeton University Press, 2013.

[15Voir Howard McCurdy, Space and the American Imagination, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2011, 2nde édition.

[16Voir Xavier Pasco, Le nouvel âge spatial. De la Guerre froide au New Space, Paris, CNRS Éditions, 2017.

[17Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State : Debunking Public vs. Private Sector Myths, New York, Public Affairs, 2015 [2013].

[18Thomas Frank, Pourquoi les riches votent à gauche, trad., Marseille, Agone, 2018, p. 263-326.

[19Olivier Alexandre, « Burning Man : l’esprit de la Silicon Valley. Un festival libertaire devenu libéral », Revue du Crieur, n° 11, 2018, p. 86-107.

[20Qu’illustre le psychodrame qui a suivi l’annonce « tweetée » de Musk d’un possible retrait de Tesla de Wall Street en août dernier, qui a consterné nombre d’actionnaires et justifié une enquête (en cours) du département de la justice. La sanction de la Securities and Exchange Commission atteint la crédibilité de l’entrepreneur, enjoint à quitter son poste de CEO de Tesla et de payer une amende de 20 millions de dollars. ’’Elon Musk Steps Down as Chairman in Deal With S.E.C. Over Tweet About Tesla’’, The New York Times, 29 septembre 2018