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Recension Histoire

Ego-histoire sous le signe de Perec

À propos de : Claire Zalc, Z ou souvenirs d’historienne, Éditions de la Sorbonne


par Maxime Decout , le 25 janvier


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Prenant modèle sur Georges Perec pour réaliser son mémoire de synthèse, l’historienne Claire Zalc opère une suggestive superposition de la littérature et des sciences humaines.

Z ou souvenirs d’historienne de Claire Zalc, est issu d’un mémoire de synthèse pour l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR). Ce diplôme est nécessaire pour devenir professeur des universités. Il suppose la rédaction d’un mémoire de synthèse où le chercheur revient sur son parcours intellectuel et personnel, l’exercice s’apparentant peu ou prou à une forme d’ego-histoire telle que l’ont pratiquée certains historiens. L’ouvrage revient sur le parcours d’une historienne en interrogeant ses méthodes, ses travaux et les chemins de traverse qui l’ont menée des uns aux autres, dans une forme singulière qui emprunte à l’œuvre de Georges Perec. L’écrivain se présente ainsi, pour la chercheuse, comme un guide, un modèle ou un repère. De sorte que la littérature se superpose de manière surprenante à la recherche historiographique ; que fait alors la littérature à l’historiographie ?

« Ce repère, Perec [1] »

Le premier effet des œuvres de Perec est de donner sa forme au livre de Claire Zalc. Celui-ci contient deux textes alternés comme dans W ou le souvenir d’enfance (1975) qui fait se suivre des chapitres autobiographiques, en caractères romains, sur l’enfance de Perec pendant la guerre, et des chapitres de fiction, en italiques.

Chez Claire Zalc, on retrouve cette structure avec deux textes recourant à une police d’écriture différente : un texte qui fait le récit personnel de ce qui a conduit la chercheuse vers divers travaux et un autre qui présente les enjeux, les méthodes et les résultats des recherches. Ce deuxième texte contient des développements scientifiques serrés, notamment à propos de l’histoire quantitative, de la pluridisciplinarité ou de la socio-histoire. Ces passages accentuent d’ailleurs parfois visiblement les marques de scientificité propres au discours historien comme pour renforcer le contraste entre les deux textes qui alternent.

Il ne s’agit donc nullement du même type d’alternance que chez Perec puisqu’il n’y aura ni récit d’enfance ni fiction. L’alternance se situe à un autre niveau où se lient les travaux scientifiques et leurs circonstances d’écriture.

Z ou souvenirs d’historienne permet ainsi de suivre le cheminement intellectuel de Claire Zalc dont les premiers travaux, pour sa thèse, ont porté sur les petits entrepreneurs étrangers dans le département de la Seine entre 1919 et 1939.

Ces réflexions alternent avec des textes plus personnels, comme cette « Tentative d’inventaire non exhaustif des choses que j’ai façonnées, consommées et vécues au cours de mes activités de fonctionnaire pendant les vingt-quatre dernières années » (p. 137). Au sein de ce catalogue, on trouve par exemple « trois cent douze crayons à papier, quatre-vingt-dix-huit stylos à plume jetables Pilot Pen » (p. 137), « deux ouvrages de recherche, un ouvrage de synthèse, trois ouvrages codirigés » (p. 139), « dix communications à des colloques internationaux » (p. 139), « quatre-vingt-douze mille trois cent vingt-deux mails reçus (spams non inclus) » (p. 141), « onze mois et vingt-huit jours de congé sans traitement » (p. 143), « quatre-vingt-douze mille trois cent vingt-deux kilomètres en Renault 5 » (p. 144) ou « cent un mille huit cent trente-cinq cigarettes » (p. 145). Reprenant la « Tentative d’inventaire des aliments solides et liquides que j’ai ingurgités au cours de l’année mil neuf cent soixante-quatorze » [2] de Perec, cette liste amorce une autobiographie oblique passant par une attention à ces habitudes du quotidien évanescentes et qui, pourtant, font partie de ce que nous sommes. De tels passages incarnent la recherche, rappellent qu’elle n’est pas le fruit d’un pur esprit mais qu’elle est issue d’une personne qui non seulement pense à partir de sa subjectivité, de son vécu, mais qui a aussi, comme le lecteur, un corps.

Ce vécu qui oriente la recherche et s’élève contre le mythe de l’objectivité historienne se donne aussi à découvrir dans les « Trois bureaux retrouvés » (p. 29), qui font écho aux « trois chambres retrouvées » de Perec [3]. Le lecteur est invité à pénétrer dans les coulisses de l’historiographie, en s’immisçant dans ces espaces de travail où les recherches mûrissent, tâtonnent et prennent forme. Le premier bureau de Claire Zalc, à Antony, est l’occasion de montrer en quoi la pensée et la recherche sont nécessairement situées, en évoquant la trajectoire qui va faire passer la chercheuse « de l’autre côté du périph » (p. 31) pour rejoindre un « bureau encombré, sous les soupentes de la rue d’Ulm » (p. 35).

Malgré l’opposition des polices, il n’y a en réalité pas de nette séparation entre ces textes qui se croisent le plus souvent, notamment parce que le récit personnel nourrit les recherches comme on le voit dans le chapitre « Tentatives d’épuisement d’un lieu lensois » (p. 61), qui s’inspire de la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec et qui est l’occasion de situer le savoir, de réfléchir aux liens de la chercheuse avec ses objets de recherche. C’est en effet à Lens que Claire Zalc amorce ses premières recherches sur la Shoah à partir d’une enquête destinée à recueillir documents et témoignages sur les Juifs de Lens, un travail qui aboutira à la publication avec Nicolas Mariot de Face à la persécution : 991 Juifs dans la guerre (Odile Jacob, 2010) et à la création d’une base de données sur les Juifs habitant le bassin minier lensois en 1939. C’est après cela que Claire Zalc s’engagera dans des réflexions sur la microhistoire de la Shoah, qui déboucheront notamment sur la publication d’un volume du Genre humain, dirigé avec Tal Bruttmann, Ivan Ermakoff et Nicolas Mariot, intitulé « Pour une microhistoire de la Shoah » (vol. 52, 2012). Claire Zalc rappelle à cet égard que l’historiographie sur la Shoah s’est majoritairement appuyée sur les archives nazies (p. 83) avant que les témoignages ne prennent leur importance dans les années 1970 à un moment qu’Annette Wieviorka a appelé « l’ère du témoin » [4].

La chercheuse affirme pour sa part :

L’ensemble de mes travaux entend refuser la dichotomie qui structure en partie le champ de l’histoire en France aujourd’hui, entre l’approche macrostructurelle, en testant, à l’épreuve des faits, la pertinence d’une histoire écrite à plusieurs niveaux d’analyse. (p. 150-151).

Il convient d’ailleurs de souligner que la littérature a contribué à ce changement d’échelle ou de regard sur les événements. Aussi Claire Zalc s’y réfère-t-elle en convoquant les enquêtes de Daniel Mendelsohn (Les Disparus) et de Jean-Claude Grumberg (Mon père inventaire) (p. 88-89). De nos jours, les investigations sur la Shoah forment en effet presque un genre à part entière. La question que croisent la plupart de ces récits est celle du savoir que l’enquête littéraire est à même de produire en regard des formes multiples de la connaissance sur l’extermination. Parmi ces démarches, une en particulier joue le rôle d’une ligne d’horizon : l’historiographie. C’est face à elle que la littérature doit se positionner et justifier sa pertinence. Et c’est par l’entremise des interactions multiples entre ces modalités de la connaissance que l’enquête invente ses propres moyens pour essayer de savoir, et cela sur un mode toujours singulier. Aussi n’est-il pas intéressant de constater que Claire Zalc, par la forme de son livre qui puise ses éléments constitutifs chez Perec, pose la question dans l’autre sens : quel savoir l’historiographie peut-elle découvrir dans la littérature ?

Pas de côté, évitements, détours et retours

Pour le comprendre, il convient de noter que, tandis que le livre recourt à l’œuvre de Perec, cette dernière, dont tant d’enquêtes contemporaines portent les traces, se caractérise par une absence d’investigation sur sa famille et son destin au cours de la Shoah. Certes, dès 1966, Perec envisage une enquête familiale, sous la forme d’un arbre généalogique, intitulée L’Arbre. Sans parvenir à l’achever, Perec évoquera toute sa vie ce projet comme un texte qu’il allait mener à bien [5]. Dans W, l’écrivain n’adopte toutefois aucune démarche active d’investigation : il se borne à commenter les rares informations ou documents dont il dispose, sans les vérifier ni même en chercher d’autres. Dans la partie fictionnelle, le personnage de Gaspard Winckler avoue d’ailleurs avoir lui-même enquêté en vain sur son passé [6]. C’est seulement avec Les Récits d’Ellis Island, film documentaire réalisé aux côtés de Robert Bober, qu’apparaît pour la première fois chez Perec la possibilité d’une enquête sur le passé, même si elle ne concerne ni la Shoah ni sa propre famille. C’est pourtant là que l’écrivain met au point le plus explicitement sa méthode d’investigation basée sur l’attention à l’infra-ordinaire [7].

C’est à la lumière de cette relation singulière avec le passé que le rôle de l’œuvre de Perec pour Claire Zalc prend tout son sens. Z ou souvenirs d’historienne permet en effet d’accompagner une chercheuse qui, comme l’écrivain, a tenté par toute une série de biais ou de pas de côté, de contourner sa propre histoire familiale tout en y étant ramenée d’une manière ou d’une autre.

Le passage intitulé « La rue Vilin » se calque par exemple sur le texte de Perec du même nom [8]. Il permet de situer les débuts des recherches de l’historienne à Belleville. Claire Zalc présente le choix de travailler sur le quartier de Belleville pendant sa thèse comme un choix scientifique, mais explique qu’elle a alors passé sous silence des raisons plus souterraines et certainement tout aussi déterminantes, comme le fait qu’elle habite ce quartier. Dans un « souci d’évitement » (p. 11), elle réalise un « pas de côté » qui lui permet de laisser « dans un angle mort les moteurs intimes » et de se placer à l’abri d’une histoire personnelle, qui la toucherait de trop près, comme Perec le fera dans son long parcours vers W puis Ellis Island.

D’autant que c’est le « hasard des archives » (p. 16) qui préside à la première rencontre de Claire Zalc avec Perec. Cette dernière a retrouvé au fil de ses recherches les traces de certains membres de sa famille. Elle observe : « Incidemment, dans les lieux d’archives visités, je recherche la présence de Perec. Sans raison, comme pour ajouter des pièces au puzzle. » (p. 109), elle mène en quelque sorte l’enquête sur sa famille que Perec n’a jamais cru possible d’entreprendre.

C’est aussi dans les « Tentatives d’épuisement d’un lieu lensois » (p. 61) qu’on observe cette dynamique du contournement. Claire Zalc constate qu’en arrivant à Lens, elle éprouve une « impression d’entrer en terre étrangère » (p. 63) « Et pourtant, ajoute-t-elle, j’ai bizarrement la sensation de m’approcher de chez moi » (p. 62). Et c’est à la faveur d’un hasard qu’elle est en effet ramenée à sa propre famille, à Roanne. Elle note à cette occasion :

Le fameux pas de côté ne menait nulle part, il ne m’éloignait de rien. J’avais d’abord tenté d’enjamber la Seconde Guerre mondiale ; j’avais décidé de me concentrer sur l’entre-deux-guerres, (…) ; j’avais fini la thèse sur l’entrée en guerre en martelant que c’était là « une autre histoire » ; j’avais choisi de recommencer vaillamment en 1945 pour comprendre la gestion de l’après. Puis j’étais partie loin, dans le Nord, là où personne ne sait qu’il y avait des Juifs (...). J’avais tenté de rester à l’écart des narrations familiales, (...) revendiquant Lens parce que c’était loin de tout, de moi. Et je me retrouvais à Roanne, chez mes grands-parents. (p. 73-74).

Claire Zalc explique alors, faisant le point sur les manières qui, chez Perec, permettent d’évoquer les disparus :

Pour parler des disparus, plusieurs chemins sont empruntés : partir à la recherche de leurs traces, faire l’inventaire de ce qu’ils sont, chercher comment le silence autour d’eux s’est transmis, évoquer leur ombre dans un roman sans la lettre e. Mes disparus sont à la lisière. Je n’ai de cesse de les contourner. Ma propre démarche reste cantonnée, l’air de rien, à la figure de la fugue. Cette forme d’écriture musicale, dans le style du contrepoint, exploite le principe de l’imitation. Elle se caractérise par l’entrée successive de plusieurs voix alternant un thème répété, suivi de ses variations qui semblent se fuir et se poursuivre. Derrière les voix des Szulewicz et des Perec se cachent sans nul doute celles de Strauss et des Zalc, des Knaster et des Duvernoy, des Loeb, des Juda, des Abraham et Sarah, bonnetiers arrivés en France en 1947, auxquels ont refusa la nationalité française lors de leur première demande en 1954, des Caroline, Hedwig dite Hedda ou de la jeune Liese, Juives allemandes qui cherchèrent refuge dans la France des années 1930, y furent arrêtées et déportées en 1942, et de tous les autres. (p. 115)

On devine ainsi que ce qui relie certainement le plus profondément Claire Zalc à Perec est peut-être moins tout ce qui se voit et qu’affichent les emprunts à Perec que cette démarche du louvoiement, de l’évitement, de la fugue, aussi bien en tant qu’imitation qu’en tant que fuite, cette volonté de différer l’investigation frontale pour n’enquêter qu’obliquement.

Z ou souvenirs d’historienne s’écrit donc bien sous le signe de Perec, sous le signe de celui qui fut réticent à aborder « l’Histoire avec sa grande hache » en enquêteur et en historien. Dans le chapitre « Notes sur ce que je cherche » (p. 163), qui décalque de façon très proche le texte de Perec du même nom [9], la réécriture scrupuleuse conduit la chercheuse à identifier dans ses travaux quatre perspectives ou champs qui n’y apparaissaient pas forcément de manière explicite dans ce qui précède : « sociologique », « autobiographique », « ludique » et « romanesque ». La dimension ludique se justifie du fait même de la forme de l’ouvrage qui fonctionne presque comme un livre à contraintes et dont la contrainte principale serait la réécriture. Quant à la dimension romanesque, elle se manifeste dans « le goût des histoires et des péripéties, l’envie d’écrire des histoires qui se dévorent à plat ventre sur son lit » (p. 165). Elle correspond au désir de reconstituer des trajectoires individuelles ou collectives, de composer un livre d’analyse qui soit aussi un récit. On voit ainsi comment Perec pousse la chercheuse à découvrir dans ses propres travaux ce qui pourrait y passer inaperçu. La pensée de l’écrivain la force à exprimer ce qu’elle-même ne semble pas en mesure d’exprimer depuis sa posture d’historienne.

Claire Zalc, Z ou souvenirs d’historienne, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021. 240 p., 18 €.

par Maxime Decout, le 25 janvier

Pour citer cet article :

Maxime Decout, « Ego-histoire sous le signe de Perec », La Vie des idées , 25 janvier 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Ego-histoire-sous-le-signe-de-Perec.html

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Notes

[1Formule en forme de palindrome monovocalique de Luc Etienne dans Bibliothèque oulipienne, n° 23, « à Georges Perec » (1984).

[2Repris dans Georges Perec, L’Infra-ordinaire, Paris, Seuil, « La librairie du XXe siècle », 1989.

[3Repris dans Georges Perec, Penser/Classer, Paris, Seuil, « La librairie du XXe siècle », 2003.

[4Voir Annette Wieviorka, L’Ère du témoin, Paris, Fayard, « Pluriel », 2020 [1998].

[5Voir Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique. Georges Perec autobiographe, Paris, P.O.L, 1991.

[6Voir Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, dans Œuvres, I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2017, p. 559.

[7Voir Georges Perec, Ellis Island, dans Œuvres, II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2017, p. 886-888.

[8Repris dans Georges Perec, L’Infra-ordinaire, op. cit.

[9Repris dans Georges Perec, Penser/Classer, op. cit.

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