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Dubaï et l’Occident postcolonial

À propos de : Amélie Le Renard, Le privilège occidental. Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï, Presses de Science Po


À Dubaï, où plus de 85 % des habitants sont étrangers, les expatriés français sont privilégiés par leur origine occidentale. Amélie Le Renard y analyse un microcosme pris dans des hiérarchies qui se déploient à l’échelle mondiale.

Dubaï. On a en tête les images stéréotypées d’une ville-entreprise baignée par l’argent, d’un chantier permanent hérissé de gratte-ciel vertigineux et pailleté de malls démesurés. C’est dans ce hub du néolibéralisme démonstratif, dans cette puissance du tourisme de luxe, dans ce pôle d’attraction du commerce global qu’Amélie Le Renard a mené une austère recherche sociologique dont elle a tiré un livre, Le privilège occidental. Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï.

Dans sa thèse de doctorat consacrée à l’accès des femmes aux espaces publics à Ryad, A. Le Renard analysait les structures de la domination économique mondialisée à partir des styles de vie et des pratiques consuméristes en Arabie Saoudite [1]. Dans le Dubaï global, c’est par une approche croisant analyse du marché du travail et sociologie de l’intimité qu’elle éclaire des hiérarchies sociales où la classe et le genre s’imbriquent dans la race et la nationalité. Et se défendant à la fois de tout orientalisme (Dubaï comme lieu de l’altérité absolue) et de toute position morale surplombante (Dubaï comme stade obscène du libéralisme), elle renverse les perspectives pour s’intéresser à ce que l’histoire a construit comme neutre au point de n’être que rarement pris pour objet d’étude : l’occidentalité.

L’occidentalité comme norme, les « Occidentaux » comme groupe social

À Dubaï, A. Le Renard se focalise non sur les subalternes, pourtant nombreux·ses, mais sur une fraction des classes supérieures : les « Occidentaux », ainsi nommés par les autorités locales en fonction du passeport qu’ils – et plus rarement elles – détiennent et qui leur confère des privilèges. Déplaçant la focale de Stuart Hall lorsqu’il écrit « the West and the Rest » [2], elle fait de l’occidentalité une question non pas symbolique mais sociale : il s’agit de repérer « ce que la croyance en la supériorité de l’Occident fait sociologiquement » (p. 10). Appuyée sur un matériau d’enquête robuste (trois séjours de recherche, une centaine d’entretiens, une ethnographie des réseaux sociaux), la réponse est claire : cette croyance réactive les logiques de racialisation issues du colonialisme, renforce la blanchité comme norme universelle et perpétue un traitement exotique des Émiratis enchevêtrant méfiance, fascination et condescendance.

Dans l’ancien protectorat britannique qui occupe aujourd’hui une position singulière, « entre postcolonialité et néolibéralisme » (p.244), la position dominante des Occidentaux s’enracine dans une histoire de la naturalisation du genre et des nationalités. Alors que 90 % des résident·e·s sont des migrant·e·s, aux statuts très différents les uns des autres, ce passé persiste aujourd’hui dans le partage du travail : aux Népalais, Sri-Lankais et Pakistanais les chantiers et la manutention, aux Indien·ne·s les petits métiers du commerce, aux Philippines, bangladaises et éthiopiennes les emplois de domestiques … Dans cette répartition, les Occidentaux échappent à la subalternité. La détention d’un passeport occidental est performative en ce qu’elle induit la reconnaissance de qualités intellectuelles et de compétences sociales supposées justifier de nombreux avantages : salaires plus élevés, carrières plus rapides, contrats avantageux. La contrepartie de ces privilèges est l’injonction à « performer l’occidentalité » (p. 85), c’est-à-dire à se conformer « aux normes corporelles et de présentation de soi issues des classes dominantes des pays hégémoniques » (p. 98). La domination occidentale fonctionne en circuit fermé : est occidental celui qui est reconnu comme tel par ceux auxquels il a imposé son langage et ses codes de reconnaissance ; faire l’occidental·e, c’est renforcer la légitimité de ce langage et de ces codes.

En zoomant sur les Françai·e·s expatrié·e·s à Dubaï, soit environ 15 000 personnes, A. Le Renard fait néanmoins ressortir l’hétérogénéité ainsi que les contours plus flous qu’il n’y paraît de ce groupe des « Occidentaux ». Elle découvre ainsi qu’occidentalité et blanchité ne se confondent pas totalement et que la logique du passeport influence la perception de la couleur de la peau. Les Français·e·s ayant eu conscience d’être racisé·e·s en France, souvent issu·e·s de milieux populaires, sont considéré·e·s comme occidentaux·ales dans le schéma racial de Dubaï et font ainsi une expérience contradictoire. D’un côté, ils et elles se trouvent, au sein du groupe des Français, pris·e·s dans des sociabilités qui reproduisent des hiérarchisations et des assignations prégnantes en France. D’un autre côté, ils et elles sont, dans le contexte dubaïote, blanchi·e·s par leur passeport occidental. Ainsi, A. Le Renard confirme en les nuançant les travaux sur l’expatriation qui montrent que l’installation des Occidentaux dans des pays non hégémoniques s’accompagne de la racialisation d’une blanchité hégémonique : le groupe naturalisé des Occidentaux, socialement dominant et numériquement minoritaire, ne compte pas seulement des personnes à la peau claire et reste traversé par ses propres hiérarchies.

Une « épistémologie du malaise »

Un retour sur le dispositif de recherche semble d’autant plus intéressant que la chercheuse le soumet à une distanciation critique. Classiquement, elle décrit avec précision ses séjours de recherche, sa manière d’entrer sur un terrain hermétique – celui des firmes installées à Dubaï et des familles expatriées de la classe supérieure, son approche des enquêté·e·s par les réseaux sociaux. En toute loyauté, son texte s’abstient envers ces derniers·ères d’une ironie qu’elle se réserve à elle-même, comme lorsqu’elle évoque ses efforts capillaires et vestimentaires pour ne pas dénoter lors de soirées huppées dans les bars de palace fréquentés par des cadres dirigeant·e·s.

Mais elle partage aussi ses doutes, ses émotions et ses sentiments contradictoires face à certain·e·s enquêté·e·s. Elle pose empiriquement la question des affects dans la recherche ethnographique : comment faire du terrain de la manière la plus objective possible lorsque l’on ne ressent pas d’empathie, mais même parfois de l’antipathie, envers des personnes dont la collaboration est néanmoins cruciale pour son travail scientifique ? Ces questionnements sont une très intéressante contribution aux épistémologies féministes du point de vue situé qui contestent la possibilité d’une prétendue « neutralité axiologique » et considèrent que la conscience de leur double positionnement, dans les structures sociales et dans la relation d’enquête, accentue les capacités heuristiques des chercheur·e·s.

Ainsi, son décalage par rapport aux normes ultra-genrées qui « façonnent les frontières de la blanchité et de l’occidentalité » parmi les Français·e·s de Dubaï, renvoie chez la chercheuse à des positions féministes et politiques de rejet des injonctions de genre, de race et de classe. Comme elle l’écrit : « mener cette enquête a supposé de m’impliquer avec des personnes dont les convictions me heurtaient et qui m’incluaient malgré moi dans des formes de connivence » (p. 240). Pour qualifier cette expérience, elle parle d’ « épistémologie du malaise », notion à retenir et démarche qui lui permet de se saisir de ce malaise pour construire avec réflexivité sa relation aux enquêté·e·s. Ce malaise exige certes d’elle un « travail émotionnel » [3] important. Mais il lui permet d’abandonner toute position surplombante, pour mettre au centre de la recherche la question des subjectivités réflexives, la sienne -et notamment sa propre blanchité- comme celle des enquêtée·e·s.

Et de fait, l’enquête plonge dans la complexité des choix et des vies. Les bribes d’entretiens révèlent, sous la peau des structures du pouvoir, ce que Juliette Rennes dans l’introduction de l’Encyclopédie critique du genre (à laquelle A. Le Renard a contribué) appelle la « chair des rapports sociaux » [4], et esquissent des itinéraires où le désir de réussite sociale s’enchâsse dans l’épaisseur des attachements et n’efface pas les hésitations, les regrets et parfois le désenchantement. Épistémologiquement, ce livre s’inscrit dans un courant marqué par les perspectives intersectionnelles qui dépassent les approches grammaticales et interactionnistes du social et renouent avec une sociologie critique de la domination. Mais, comme d’autres travaux récents, A. Le renard capture les effets de la domination systémique par les expériences subjectives et la manière dont les personnes perçoivent les normes et peuvent aussi jouer avec elles.

Intimités distinctives et domesticités silenciées

Traiter de l’intimité comme d’une question centrale des rapports de pouvoir s’inscrit également dans les perspectives postcoloniales et féministes que les travaux d’Ann Stoler ou d’Anne McClintock, par exemple, ont amorcé . L’intimité englobe alors différents aspects de la vie domestique ou affective traversés par le pouvoir, ainsi qu’un ensemble de relations matrimoniales, familiales ou sexuelles soumises à des normes sociales.

A. Le Renard montre comment la domination s’exprime par le contrôle des corps, des familles et des sexualités. Ainsi, selon le droit dubaïote, seuls les couples mariés sont autorisés à s’installer sur le territoire. Or, pour les expatrié·e·s occidentaux·ales, l’accès à la conjugalité dépend du niveau de salaire : la location de la villa familiale, l’assurance médicale et la scolarisation des enfants sont inaccessibles si les entreprises ne les prennent pas en charge, ce qu’elles ne font que pour leurs cadres dirigeants et les familles de ceux-ci. Le modèle biopolitique de ces familles hétérosexuelles soigneusement sélectionnées repose sur une division inégalitaire puisque, dans l’écrasante majorité des cas, seuls les hommes jouissent d’une vie professionnelle dont le travail gratuit conjugal et domestique des épouses permet l’intensité. Bien que détenant des ressources sociales et symboliques élevées, bien que majoritairement diplômées de l’enseignement supérieur, ces épouses d’expatriés, dont la vie sociale et financière dépend d’un homme, sont dans le groupe des expatrié·e·s confrontées à des formes de mépris, assimilées à l’oisiveté et au désœuvrement. Et les corps de toutes ces femmes blanches sont soumis à des contraintes genrées. Sur ce point, A. Le Renard reprend de manière très pertinente les travaux de Linda McDowell sur les normes de l’apparence féminine comme d’un travail sexuel : entre régime, maquillage et talons hauts, les Occidentales sont astreintes à une discipline aussi sévère que coûteuse et chronophage.

L’un des résultats majeurs de l’enquête est de montrer empiriquement comment l’altérisation ordinaire des groupes dominés par les groupes dominants se fonde sur la différentiation aussi bien des intimités que dans l’intimité. La différentiation des intimités rejoint le concept de « démocratie sexuelle » proposé par Éric Fassin et selon lequel des arguments (et des politiques) xénophobes s’appuient sur une supposée égalité sexuelle pour distinguer un « nous » démocrate et civilisé, d’un « eux » archaïque et sexiste . Alors que, comme il a été montré, les rapports de genre sont très inégalitaires dans les couples étudiés, ces derniers pointent – pour la dénoncer – l’inégalité des rapports de genre chez les Émiratis. Les postures égalitaristes que les arrangements conjugaux démentent pourtant participent ainsi de la légitimation morale du pouvoir de juger des Occidentaux, par la délégitimation des non- Occidentaux. Et, de la commisération envers les femmes émiraties insuffisamment émancipées à la stigmatisation des sexualités déviantes des travailleurs indiens, ces postures contribuent à racialiser le genre et la sexualité.

La différentiation dans l’intimité croise rapports de genre, de classe et de race dans l’espace domestique. En effet, l’un des privilèges des expatrié·e·s est de bénéficier des services de travailleuses domestiques faiblement rémunérées, ce qui, précise l’autrice, participe de la construction de Dubaï comme d’une ville accueillante pour les familles. Les rapports de domesticité y partagent des traits comparables à ce qu’ils sont dans les métropoles : altérisées, les travailleuses domestiques y sont également des migrantes dans des situations économiques et politiques précaires, et les familles qui les emploient les apprécient d’autant plus qu’elles sont discrètes et obéissantes. Le paradoxe des patronnes engagées dans une pratique, l’exploitation d’autrui, qu’elles condamnent en général mais dont elles se démarquent en excipant leur propre humanité, rapproche la situation dubaïote d’autres contextes. En revanche, les formes du contrôle politique sur le corps des domestiques semblent très spécifiques puisque les migrantes arrivant pour travailler dans le service domestique sont soumises à un test de grossesse qui doit être négatif. Et, l’un des seuls regrets adressés à ce livre si détaillé est qu’il n’ait pas réinscrit cette imbrication entre politique migratoire et dressage des corps subalternes dans une généalogie des intimités (post)coloniales.

Au centre des enjeux contemporains des sciences sociales, le livre d’A. Le Renard vaut autant comme monographie sur les rapports sociaux à Dubaï, peu souvent analysés, que comme analyse d’un microcosme pris dans des hiérarchies se déployant à l’échelle mondiale. L’ « épistémologie du malaise » semble pouvoir être retravailler dans d’autres recherches visant à saisir comment des itinéraires et des perceptions subjectives façonnent et reproduisent des inégalités systémiques. En posant la question de la contribution des « Occidentaux » au maintien d’un ordre social les avantageant alors même qu’ils affirment le trouver injuste, la sociologue montre les stratégies des groupes dominants pour conserver à la fois leurs privilèges économiques et leur autorité morale. Et cette perspective ouvre la voie à d’autres développements théoriques et travaux empiriques stimulants pour une analyse critique du moment postcolonial et ultralibéral de la domination.

Amélie Le Renard, Le privilège occidental. Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï, Presses de Science Po, 2019, 266 p.

par Caroline Ibos, le 11 décembre 2019

Pour citer cet article :

Caroline Ibos, « Dubaï et l’Occident postcolonial », La Vie des idées , 11 décembre 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Dubai-et-l-Occident-postcolonial.html

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Notes

[1Femmes et espaces publics en Arabie Saoudite, Paris Dalloz, 2011.

[2Stuart Hall, The West and the rest : Discourse and power, Cambridge, Polity Press, 1992 - cité par Amélie Le Renard p. 9.

[3Arlie Russell Hochschild, « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, vol. 9, n° 1, 2003, p. 19-49.

[4Juliette Rennes, avec Catherine Achin, Armelle Andro, Laure Bereni, Alexandre Jaunait, Luca Greco, Rose-Marie Lagrave, Gianfranco Rebucini, « Introduction. La chair des rapports sociaux », in Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, 2016, p.13-31. Dans ce volume, A. Le Renard a écrit avec Lila Belkacem et Myriam Paris l’article « Race », p. 539-548.

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