Recherche

Recension Société

Conserver, entretenir, réparer

À propos de : Jérôme Denis & David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La Découverte


par Cynthia Colmellere , le 31 mai 2023


Télécharger l'article : PDF

Nous consommons, nous jetons, nous gaspillons. Mais nous savons aussi prendre soin des choses et faire en sorte qu’elles durent. Les pratiques de maintenance sont nombreuses et instaurent une relation différente au monde.

Dans Le soin des choses, Politiques de la maintenance, Jérôme Denis et David Pontille déploient une anthropologie de notre relation aux objets. À partir d’un ensemble d’histoires issues de travaux de recherche et de parutions dans la presse et les médias généralistes, ils rendent compte d’« un art de faire exister et durer les choses » (p. 11). Cet ouvrage fait suite à leurs nombreuses contributions aux Maintenance and repair studies qui ont émergé dans les années 2000. Les deux auteurs partent de la fragilité des objets pour définir la maintenance comme « un ensemble aux frontières floues, fait de tâches, de gestes, de savoir-faire, de théories même, très variés » (p.11), dont la connaissance « nous apprend beaucoup de la trame matérielle du monde et de la richesse des relations qui s’y tissent » (p. 64). Leur réflexion à la fois empirique et théorique soutient une ambition politique : rendre visible un ensemble d’activités négligées et réhabiliter dans le même temps le travail et le statut des mainteneurs et mainteneuses. Ils nous proposent, à rebours d’un capitalisme consumériste, d’entretenir un rapport aux objets permettant aussi de renouveler notre relation au vivant.

Heuristiques de la maintenance

Jérôme Denis et David Pontille distinguent les objets qui relèvent d’un « état de fait », des choses qui « nécessitent que l’on en prenne soin pour continuer d’exister » (p. 21). Les histoires de maintenance d’objets variés, soigneusement choisies et assemblées, attestent de la pluralité et de la complexité des opérations qui rendent possibles des activités ordinaires comme consommer, se déplacer, visiter une exposition, habiter des espaces. Les modalités de relations aux choses donnent leur titre aux sept chapitres du livre, construits pour pouvoir être lus indépendamment les uns des autres : Maintenir, Fragilités, Attention, Rencontres, Tact, Temps, Conflits.

Les deux auteurs proposent de « penser la maintenance » en situation à partir des activités de celles et ceux qui prennent soin de choses banales – voitures anciennes et actuelles, photocopieurs, signalétique du métro parisien – et plus singulières – vitrine contenant une œuvre d’art, horloge du Panthéon, corps embaumé de Lénine –. Ils rendent ainsi tangibles la richesse et le caractère incertain des pratiques de connaissance et de soin au contact des choses. Dans le même temps, ils se saisissent de la maintenance comme « opérateur de décentrement (ou de recentrement) du regard » (p. 25) pour réinterroger le statut et le parcours des objets, de leur production, à leur disparition en passant par leurs usages, transformations, détournements ou réemplois.

Au fil des sept chapitres, les deux auteurs développent les fondements théoriques du soin des choses en associant philosophie, anthropologie, Science and Technology Studies (STS), sociologie, histoire et archéologie, dans la suite des travaux sur la culture matérielle initiés à la fin des années 1970 et du material turn des sciences sociales. En articulant différentes échelles d’analyse, des replis microscopiques de la matière aux grandes infrastructures citadines, ils rendent compte de l’épaisseur matérielle de la vie sociale, faite d’entrecroisements multiples et serrés entre les humains et les objets.

La force des choses en mouvement

Pour nous intéresser à la maintenance et à l’attention sensible qu’elle implique, Jérôme Denis et David Pontille considèrent l’usure comme condition commune aux objets. Ce processus inéluctable imprime des modifications irréversibles à la surface et à l’intérieur de ces objets, à l’origine des « troubles qui affleurent sans cesse » (p. 49 ) dans nos relations avec eux.

Dans le chapitre 3 en particulier, les deux auteurs décrivent le travail d’attention et de vigilance des mainteneurs et mainteneuses à l’égard de la détérioration des choses. Ils montrent comment ils et elles « configurent leur sensibilité en situation » (p. 107), lors de tournées d’inspection d’un réservoir d’eau potable, de photocopieurs, de collections d’œuvres conservées au musée du Quai Branly et de panneaux de signalétique du métro parisien. Ils donnent ainsi à voir un art de « prêter attention » qui procède d’ajustements entre proximité immédiate avec les objets pour percevoir leurs détails les plus subtils et distance pour appréhender leur environnement immédiat. Ces pratiques de connaissance peuvent être invasives et/ou médiées par des équipements, lorsqu’il s’agit par exemple de prélever un échantillon sur une pièce d’art en bois et de l’observer au microscope pour s’assurer qu’elle n’a pas été dégradée par des insectes. Il est aussi parfois nécessaire de démonter partiellement ou complètement les objets puis de les réassembler, comme dans le cas de photocopieurs.

Pour rendre compte du caractère incertain et en partie intuitif de ces investigations sensorielles et matérielles et de la logique qui les guide, Jérôme Denis et David Pontille mobilisent le paradigme indiciaire initié par l’historien Carlo Ginzburg. Ils décrivent le travail des mainteneurs et mainteneuses en termes de collecte de traces à la surface, dans les replis et autour des objets, et des savoirs disponibles sur leurs caractéristiques et leur histoire. En mettant en relation ces différents éléments, les mainteneurs et mainteneuses construisent une compréhension de la composition et du parcours des choses et adaptent les soins à leur apporter.

La diversité des cas permet de montrer les degrés de difficultés du travail de maintenance. Ainsi, les mainteneurs et mainteneuses se heurtent parfois à des obstacles lorsque des objets résistent à certaines opérations de connaissances ou de soin. Ils procèdent alors par essais-erreurs, bricolages, adaptations en situation pour arriver à leurs fins. En explicitant l’ensemble de ces registres d’actions qui associent routines, hésitations, improvisations, adaptations, contournements, les deux auteurs décrivent « un art de faire exister et durer les choses » qu’ils qualifient aussi de « danse de la maintenance ».

En insistant sur les modalités multiples d’attention et de relation avec les objets, Jérôme Denis et David Pontille proposent une « éthique pratique du soin des choses ». Les notions de tact, attention, prudence, subtilité, invoquées dans leurs analyses recouvrent en partie l’éthique du Care, développée dans la suite de travaux initiés en philosophie. Mais leur éthique pratique englobe des relations plus ouvertes avec les objets. Comme ils le montrent avec les monuments, maintenir nécessite aussi des transformations – ajouts, soustractions de matière, substitutions partielles. Ainsi, la frontière entre prendre soin des choses et les dégrader est parfois ténue. Avec ces multiples registres de négociations avec les objets, les deux auteurs abordent la notion d’agentivité en dépassant un matérialisme radical selon lequel elle serait une condition inhérente à la nature des objets. En donnant à voir ce que la force des choses nécessite d’expertise et des virtuosités sensorielles, corporelles et cognitives de la part des mainteneurs et mainteneuses pour les faire durer, les deux auteurs proposent une « diplomatie (matérielle), au ras de la vie banale des modernes  » (p. 89). Ils décrivent ainsi une matérialité dynamique et multiple.

La maintenance comme un continuum de pratiques

Jérôme Denis et David Pontille appréhendent la maintenance comme un geste global composé de l’ensemble des opérations nécessaires pour faire tenir des assemblages sociotechniques. Ainsi, la maintenance est partie prenante de l’innovation en soutenant les infrastructures qui la rendent possible en même temps qu’elle recouvre les réparations. Cette proposition de relation élargie aux objets et à leur biographie leur permet de dépasser une opposition entre un état neuf ou fonctionnel de ces objets et un état dégradé ou dysfonctionnel.

Pour montrer le caractère diffus et fondamental de la maintenance, Jérôme Denis et David Pontille décomposent et problématisent le rapport au temps qu’elle implique. Cette question traverse l’ensemble du livre, la maintenance étant « une manière de faire du temps un problème ». Dans le chapitre 5 en particulier, ils analysent l’engagement des mainteneurs et mainteneuses dans le devenir des choses selon quatre « formes de maintenance (qui) articulent deux problèmes : celui d’un temps qu’il faut faire advenir et celui d’un temps auquel il faut résister » (p. 183).

La première forme de maintenance restituée recouvre les opérations les plus banales. Il s’agit pour les mainteneurs et mainteneuses de prolonger l’existence et les usages d’objets du quotidien domestique, sans horizon de temps défini, pour lutter contre leur obsolescence.

La deuxième modalité de maintenance répond à des enjeux de permanence sur le long terme, comme lorsqu’il s’agit de restaurer des objets patrimoniaux. Maintenir ces objets interroge sur le plan pratique leur l’authenticité et leur intégrité. Les mainteneurs et mainteneuses doivent alors penser l’ensemble des opérations routinières et des ressources indispensables à une « attention soutenue et permanente » pour conserver et restaurer l’objet. Leur travail repose sur des activités complexes, de recherche, d’investigation, d’expertise, à l’aide d’un ensemble de dispositifs techniques, de compétences et de connaissances souvent plus étendus que dans le cas précédent. Il est d’autant plus réussi qu’il ne laisse pas de trace visible sur l’objet.

Une troisième forme de maintenance déplace l’attention des mainteneurs et mainteneuses sur l’environnement des objets. Leur travail consiste alors à définir des conditions qui permettent de ralentir autant que possible la détérioration des objets, souvent dans le cadre de leur conservation ou restauration. Jérôme Denis et David Pontille mettent en perspective ces deux modalités de maintenance en précisant que conserver des objets et tenter de maîtriser leur environnement implique d’anticiper leur devenir alors que les restaurer relève d’une logique rétrospective.
Enfin, la quatrième modalité de maintenance décrite consiste à faire perdurer des objets au-delà de leur durée de vie planifiée. Tout en acceptant leur disparition proche, les mainteneurs et mainteneuses s’efforcent de prolonger leur existence. Leurs raisons sont multiples, comme dans le cas de scientifiques conservant une sonde spatiale en fonctionnement alors que sa mission est terminée. Cette dernière forme de maintenance permet aux auteurs de souligner comment les pratiques de soin participent, en même temps qu’elles se nourrissent, d’un attachement aux choses.

À travers ces quatre déclinaisons, Jérôme Denis et David Pontille montrent que la maintenance consiste à garder prise sur des objets pour agir sur les conséquences de leur usure. Les différentes situations abordées illustrent des motivations variées chez les mainteneurs et mainteneuses, qu’il s’agisse de professionnels, d’amateurs à l’initiative de remise en état parfois clandestine d’objets, comme dans le cas de l’horloge du Panthéon, ou d’artistes comme Mierle Laderman Ukeles accomplissant un geste militant. Toutes témoignent également des obligations auxquelles ces différentes personnes se sentent tenues à l’égard des objets.

Transformer l’essai politique « d’une opération presque subversive » ?

Pour Jérôme Denis et David Pontille : « faire durer les choses est une opération presque subversive » (p. 351) qui leur permet de défendre un projet politique pluriel. Tout d’abord, ils proposent de renverser notre rapport aux objets pour repenser notre relation au vivant. Selon eux, maintenir les objets nous permet de résister à l’injonction à l’innovation et à ses multiples reconfigurations, dont le solutionnisme technologique est emblématique. Dans la perspective des bouleversements environnementaux et climatiques en cours, « la maintenance apparaît ainsi comme l’une des formes d’action par lesquelles les humains peuvent composer un monde un peu plus habitable, en court-circuitant en partie les logiques qui participent à son inhabitabilité grandissante » (p. 351).
Ensuite, en interrogeant nos relations avec les choses, les deux auteurs réhabilitent un travail de maintenance trop souvent relégué dans les interstices d’activités plus visibles, la production et la consommation notamment. En explicitant les gestes courants et d’apparence banale, mais aussi les improvisations et les habiletés corporelles et sensorielles des mainteneurs et mainteneuses pour appréhender les détails les plus subtils des objets, ils révèlent leurs qualités d’artisans et de connaisseurs.

Toutefois, si la perspective englobante choisie permet de redonner son importance à la maintenance tout en montrant sa richesse, elle limite aussi la portée du geste politique amorcé.

En mettant sur le même plan l’ensemble des mainteneurs et mainteneuses, Jérôme Denis et David Pontille laissent de côté la question des hiérarchies sociales dans leurs analyses. Pourtant, c’est aussi parce qu’elles sont assurées par des acteurs peu ou pas reconnus socialement, dont le statut est de plus en plus souvent précaire, qu’une grande partie des activités de maintenance reste invisible. De plus, ne pas tenir compte des inégalités sociales, économiques et symboliques entre les professionnels de la maintenance ne permet pas de questionner les fondements des choix économiques et politiques qui conduisent à négliger une large part de leurs activités dans les débats qui portent sur le travail, son organisation et leurs transformations passées et en cours.
Par ailleurs, adopter une perspective générale sur la teneur et la place de la maintenance, doit aussi permettre d’interroger son rôle dans le maintien des infrastructures et des activités qui soutiennent la dématérialisation du travail et sa précarisation.

L’usure des choses est un axe d’analyse stimulant pour repenser nos relations aux objets. Toutefois, la perspective biographique des choses choisie dans l’ouvrage laisse de côté leur valeur symbolique et marchande. Or, comme l’ont montré des travaux en anthropologie culturelle – notamment ceux d’Arjun Appadurai –, la valeur marchande et économique des objets participe de leur devenir. Elle intervient notamment dans nos motivations à les remplacer ou à les faire durer. En outre, notre relation consumériste et éphémère aux objets et, plus généralement, notre participation à un capitalisme de profusion tient à notre socialisation. Cette dernière s’inscrit dans un ensemble de relations et dans des institutions qui nous précèdent et que nous contribuons à perpétuer. Bouleverser notre relation aux objets repose sur la subversion de ces institutions. Mais un tel renversement nécessite de penser notre contribution à la maintenance de ces institutions, mais aussi l’ensemble des inégalités sociales, économiques, symboliques qui régissent les modalités d’attachement multiples aux objets, leurs usages, et leur consommation.

Par la richesse de l’originalité de son propos, Le soin des choses. Politiques de la maintenance apparaît ainsi comme une invitation à dialoguer avec des recherches sur les transformations du travail et nos relations aux objets et au vivant, pour contribuer à une réflexion critique des transformations en cours du capitalisme.

Jérôme Denis & David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, Paris, La Découverte, 2022, 376 p., 23 €.

par Cynthia Colmellere, le 31 mai 2023

Aller plus loin

 Arjun Appadurai, The Social Life of Things : Commodities in Cultural Perspective. Cambridge : Cambridge University Press, 1986.
 Jérôme Denis et David Pontille, « Why do Maintenance and Repair Matter ?”, in A. Blol, I. Farfas et C. - Roberts (dir.) The Routledge companion to Actor-Network Theory, Routledge, London, 2020.
 Carlo Ginzburg, Mythes, emblèmes et traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989.

Pour citer cet article :

Cynthia Colmellere, « Conserver, entretenir, réparer », La Vie des idées , 31 mai 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Conserver-entretenir-reparer

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

Nos partenaires


© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet