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Recension Société

Bourdieu est-il soluble dans le marxisme ?

À propos de : Michaël Burawoy, Conversations avec Bourdieu, Éditions Amsterdam


Le sociologue d’orientation marxiste Michaël Burawoy publie un livre original de débat avec la pensée de Bourdieu. Si ce pamphlet anti-Bourdieu n’emporte pas totalement la conviction dans les critiques qu’il formule, il ouvre la voie à un dialogue fécond entre deux traditions de recherche.

Près de dix-huit ans se sont écoulés depuis la disparition de Pierre Bourdieu. On aurait pu croire qu’avec le temps, les passions autour de son œuvre s’estomperaient, laissant place à un inventaire critique et constructif de ses travaux. Son legs intellectuel demeure pourtant l’objet d’une indéfectible controverse sur sa validité scientifique (Fabiani, 2016 ; Joly, 2018 ; Giry, 2019). La parution en langue française de Conversations avec Bourdieu de Michaël Burawoy, professeur à Berkeley, ancien président de l’Association Américaine de Sociologie puis de l’Association Internationale de Sociologie, témoigne que ces discussions théoriques sont loin de se réduire au seul espace hexagonal. Issue d’un ouvrage édité en 2011 en binôme avec le sociologue sud-africain Karl Von Holdt, cette traduction est le produit d’un travail collectif rondement mené par un groupe de jeunes chercheurs français. Sociologue d’inspiration marxiste, Michaël Burawoy s’est fait connaître dès la fin des années 1970 par ses travaux sur le monde ouvrier aux États-Unis puis en Hongrie communiste. Inlassable ethnographe, il a fait de nombreux séjours en usine, tirant de ses multiples expériences d’exécutant une analyse des formidables capacités de résilience du système capitaliste (2015).

A priori, rien d’étonnant donc qu’un tel auteur cherche à vouloir dialoguer avec l’un des plus grands penseurs de la domination. Comme il l’a récemment évoqué (2018), il a pourtant longtemps hésité sur la manière de saisir l’œuvre du sociologue du collège de France. Pour y parvenir, Burawoy a choisi une manière originale en se faisant le ventriloque d’échanges imaginaires, entre une galerie de penseurs marxistes et le sociologue français. Chapitre après chapitre, Marx, Gramsci, Fanon, Freire, Beauvoir, Mills et lui-même sont mobilisés pour se confronter à Bourdieu. Loin de conversations courtoises, dès les premières lignes le ton se fait offensif.

Dans un chapitre introductif intitulé « Bourdieu rencontre Bourdieu », l’auteur se livre en effet à une démarche résolument critique. Commentant le documentaire de Pierre Carles consacré au sociologue, il questionne l’idée d’une sociologie « comme sport de combat », aussi bien comme principe théorique que politique : « a-t-on affaire ici à de la sociologie comme sport de combat ? Si tel est le cas, où sont les combattants ? » (50). Affirmant quelques lignes plus bas avoir « cherché en vain une élaboration de cette « sociologie de combat » » (50) dans l’œuvre du sociologue, il constate surtout que « il n’y pas beaucoup de preuves de fair-play, ni dans le film, ni dans les écrits. » (50)

Au cœur des contradictions de Bourdieu

L’armée de penseurs que lève Burawoy a donc pour fonction de réhabiliter un « petit groupe de combattants » dont le projet vise à révéler les contradictions qui minent la réalité d’une sociologie qui se dit « combative ». Incapable d’entrevoir autre chose que l’acceptation généralisée de l’ordre social, « comment [Bourdieu] pouvait-il se placer du côté des dominés ? » se demande Burawoy (p. 61) ? Par ailleurs, comment pouvait-il faire de la défense de l’autonomie des champs de l’École et de la culture le cœur de son dispositif politique, alors même qu’il en avait fait les générateurs de la reproduction des inégalités ? Enfin, quel crédit donner au penseur de la réflexivité alors qu’il en a lui-même si fait peu usage à l’égard de sa propre sociologie ? Ces trois paradoxes – de l’engagement public, de l’autonomie relative et de la réflexivité – fixent alors le cadre des conversations qui ne visent pas à « vaincre, mais à discuter pour mieux comprendre et apprendre grâce à eux les limites et les potentialités des affirmations et des cadres qu’ils défendent » (p. 68).

On doit accorder à Burawoy une grande habileté didactique pour présenter et articuler des pensées parfois complexes et parvenir à emporter le lecteur dans un propos clair et dynamique. Celui-ci l’est d’autant plus que les chapitres prennent finalement moins la forme de joutes théoriques que de comparaisons portant essentiellement sur les proximités – notamment dans leurs trajectoires – et les différences qui rapprochent ou éloignent Bourdieu de ces adversaires. Restituer chacun de ces combats serait aussi fastidieux qu’inutile : les auteurs mobilisés apparaissent moins comme des sources contradictoires que comme des supports de déclinaison de deux thèses phares (et de reproches) à destination de son collègue français. S’il énonce en effet trois paradoxes, c’est bien d’un côté le misérabilisme de sa pensée – la privation matérielle interdit toute forme d’autonomie culturelle ou politique- et, de l’autre, les contradictions de sa pratique politique, qui constituent les fils directeurs du livre.

Si Bourdieu a la même aversion de l’idéalisme que Marx, le même souci des formes de domination que Gramsci, Freire ou Beauvoir, la même analyse de la violence du colonialisme que Fanon, sa pensée subit un décrochage flagrant à l’égard de ces différents penseurs dès qu’il s’agit de sortir du ronron de la reproduction sociale. Enfermé dans sa théorie de l’habitus et des champs, il est incapable tout d’abord d’apprécier la centralité de l’économie dans la structuration des rapports sociaux comme le fait Marx. De même, si le capitalisme produit de l’« hégémonie », le consentement des subalternes est toujours conscient et réfléchi, souligne Gramsci (p. 111). Quand ce dernier identifie une « sagesse » parmi les classes populaires, substrat de la conscience de classe, Bourdieu les condamne au sens commun. On retrouve cette négation des capacités politiques des subalternes dans son analyse de la paysannerie algérienne, comme actrice révolutionnaire, l’opposant à cet égard à Frantz Fanon. Très logiquement, la pédagogie des opprimés de Freire se situe à l’opposé d’une approche rationnelle de l’éducation soutenue par Bourdieu et Passeron (p.164). Dans un chapitre conclusif, Burawoy ne se contente pas alors de pourfendre la position de Bourdieu selon laquelle les dominés seraient condamnés la conformation à l’ordre des choses : il affirme que l’habitus « n’est pas un concept scientifique, mais une notion commune parée d’un nom clinquant » (p. 266), qui n’est jamais parvenue à démontrer ses propriétés scientifiques. Il en veut pour preuve la constance des attitudes ouvrières à l’égard de la productivité – « l’expérience de l’atelier est plus ou moins indifférente à notre « habitus » » (p. 253) – et plus globalement dans la « victoire » du capitalisme sur le système soviétique : le premier est capable de créer de la « mystification » – des formes de légitimation de l’auto-exploitation – là où le second, victime d’un surplus de transparence, n’y est jamais parvenu, entraînant sa perte.

Cette inaptitude à saisir les ressorts de la domination démonétise dès lors la prétention de Bourdieu à investir le domaine public. En niant les possibilités politiques intrinsèques des dominés, il s’interdit de saisir les possibilités mêmes de changement social. En soi, les positions de Bourdieu ne sont pas nécessairement singulières : Burawoy montre bien par exemple à quel point Beauvoir partage le même scepticisme dans les possibilités des dominées à lutter contre les formes de domination, ici masculine. Mais alors que Beauvoir a permis d’offrir le socle sur lequel sont venus s’épanouir les féminismes politiques, Bourdieu paraît incapable d’établir une telle « connexion organique entre la sociologie et ses publics » (p. 202). De même, si ni Mills ni Bourdieu « […] n’entrevoient de public extérieur au champ académique auquel il pourrait s’adresser » (p. 220), l’un et l’autre devront finalement se résoudre à enfiler le costume d’intellectuel organique, l’un prenant fait et cause pour la révolution cubaine, l’autre devenant « l’un des principaux porte-parole intellectuels d’un ensemble de forces de gauche » (p. 224.).

Cette discussion conduit Burawoy à formuler sans doute l’un des points les plus intéressants du livre en cherchant à positionner ce qu’il entend par « sociologie publique ». Là où la sociologie critique reste cloisonnée à l’univers académique, Burawoy entend investir l’arène publique, en traduisant « dans un langage accessible la sociologie professionnelle, mais également de rendre des comptes aux publics, ce qui, précise-t-il, ne peut se faire que dans un dialogue avec eux » (p. 228). Cette invitation gramscienne se double alors d’un appel millsien à « l’imagination sociologique », « en reconnaissant les forces plus larges qui y sont à l’œuvre et en façonnent les contours » (p. 229). En somme, plus qu’une contradiction entre sa théorie et sa pratique, c’est une forme de méconnaissance du rôle et de l’action même de l’intellectuel français que Burawoy entend mettre au jour : en dépit de sa critique constante à l’égard des « intellectuels organiques », son engagement ne fait que trahir cette position et ce faisant, l’indispensable convergence des sociologues et de « leurs publics » dans la lutte idéologique qui les oppose aux dominants.

Un procès anachronique

Au terme d’un tel ouvrage, la circonspection domine. Dans ce qui s’apparente à bien des égards à un pamphlet anti-Bourdieu, on se demande quelle valeur heuristique peuvent encore avoir certains types d’arguments, tant ceux-ci apparaissent éculés depuis trente ans. Ainsi il en va du procès en misérabilisme. Dès la fin des années 1980, Passeron et Grignon recentrent considérablement le débat dans l’approche des classes populaires (1989). Depuis, l’essor du pragmatisme en France, accompagné des critiques (de la critique) d’anciens collègues, n’a cessé de souligner, bien souvent à raison, les biais « déterministes » de Bourdieu. Pourtant, de nombreux collaborateurs du sociologue béarnais ont longtemps œuvré auprès de lui (Passeron et Grignon les premiers), via les Actes notamment, à mettre en lumière d’autres approches des classes populaires et du travail. Dans un double numéro célèbre sur les « nouvelles formes de dominations au travail » des Actes paru en 1996, les articles célébraient ainsi des approches très divergentes, en particulier le travail d’un certain… Burawoy (Fournier, 1996). Par ailleurs, une revisite récente de l’œuvre de Bourdieu a mis en évidence que le salariat constituait l’un des leviers du changement individuel et collectif dans son modèle théorique (Quijoux, 2015). Plus globalement, la sociologie française a largement su raffiner un appareillage théorique, qui doit nombre de ses imperfections, à l’époque des Trente glorieuses qui l’a fait naître. Les approches récentes sur la socialisation, mêlant interactionnisme et dispositionnalisme, ont su à cet égard, habilement éviter de jeter Bourdieu avec l’eau du bain (Darmon, 2006). Dès lors, plutôt que d’affirmer l’inexistence de l’habitus – et ce faisant de toute forme de socialisation –, on aurait beaucoup à gagner à examiner la manière dont les trajectoires et les dispositions s’articulent et se façonnent aux « politiques d’entreprise » défendus ici par Burawoy (Pagis, Quijoux, 2019).

Enfin, les critiques que Burawoy adresse à « la sociologie comme de sport de combat » et plus généralement à l’action politique de Pierre Bourdieu peuvent paraître également redondantes. Comme le montre le recueil de textes réunis par Franck Poupeau et Thierry Discepolo (Bourdieu, 2002), l’engagement du sociologue est ancien, même s’il s’intensifie clairement au cours des années 1990. Son activisme ne vise pas alors simplement à défendre l’autonomie relative des espaces de production intellectuelle, comme l’affirme Burawoy. Dans une séquence presque frénétique, Bourdieu consacre ses dernières années de vie à la constitution d’un mouvement social européen, qui lui vaudra nombre d’adversaires, au point d’être, aujourd’hui encore, la figure repoussoir d’une grande partie du champ politique et journalistique. En ce sens, Burawoy se méprend sur la contradiction qu’il observe entre la pratique politique de Bourdieu et son rejet des « intellectuels organiques ». Ce rejet ne provient pas seulement d’une opposition à la figure de l’intellectuel total, incarné par Jean-Paul Sartre, mais répond à une critique quasi-libertaire de toute forme de porte-parolat. Ancienne, cette approche jalonnera ses analyses du champ politique et syndical, mais marquera également sa contribution au débat public. Si son action est mue par la volonté de mettre son capital symbolique au service des luttes, elle consiste aussi et surtout à soutenir un ensemble de mouvements sociaux caractérisés par leur horizontalité (Syndicats SUD, DAL, ATTAC, etc.).

« L’imagination sociologique » au pouvoir

Ces « conversations avec Bourdieu » se réduisent-elles alors à un énième dialogue de sourds dont l’œuvre du sociologue français semble si propice à engendrer ? Pas si sûr. Dans une présentation qui fait davantage office de prolongement que d’introduction des thèses de Burawoy, les éditeurs de l’ouvrage montrent que la critique marxiste portée par le sociologue anglais peut conduire à des rapprochements très heuristiques. Reprenant le triptyque qui fonde le concept d’intersectionnalité, les auteurs soulignent la nécessité de réarmer la pensée bourdieusienne des dimensions matérialistes qui caractérisent le social. Après trente années de précarisation et de paupérisation de fractions entières des classes populaires et moyennes, force de constater à cet égard que la production des formes de légitimation du système ne parvient pas plus à « naturaliser » les inégalités ethniques, de sexe et de classe. Et lorsque c’est encore le cas, la sociologie ne peut plus se contenter d’expliciter des phénomènes de violence symbolique dont elle a désormais bien documenté les rouages. Dans ce contexte, préciser ici les « impensés » de Pierre Bourdieu ne participe pas simplement à l’entreprise générale de perfectionnement des instruments théoriques du sociologue, que je mentionnais plus haut. En tenant ensemble analyse et action politique, l’approche marxiste, et celle de Burawoy en particulier, nous rappelle que la sociologie détient des clés pour ouvrir de nouveaux horizons. Et même si nous sommes déjà nombreux à pratiquer « la sociologie publique », soutenons son appel à installer « l’imagination sociologique » au pouvoir.

Michaël Burawoy, Conversations avec Bourdieu, Éditions Amsterdam, Paris, 2019. Traduit par Juan Sebastian Carbonell, Aurore Koechlin, Ugo Palheta, Anton Perdoncin, Quentin Ravelli. 272 p., 19 €.

par Maxime Quijoux, le 30 septembre

Aller plus loin

Bibliographie
• Michaël Burawoy, Produire le consentement, Paris, La ville brûle, 2015.
• Michaël Burawoy, [en ligne] “Making sense of Bourdieu”, Catalyst, Vol.2, Issue 1, Spring 2018.
• Pierre Bourdieu, Interventions, Marseille, Agone, 2002.
• Muriel Darmon, La socialisation, Paris, Armand Colin, 2006.
• Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque, Paris, Seuil, 2016
• Pierre Fournier, « Deux regards sur le travail ouvrier », Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 115, décembre 1996, pp. 80-93.
• Marc Joly, Pour Bourdieu, Paris, CNRS, 2018.
• Johan Giry, « Autour de quelques impensés du sens commun sociologique », Revue française de sociologie, vol. vol. 60, no. 2, 2019, pp. 239-256.
• Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire, Paris, le Seuil, 1989.
• Julie Pagis et Maxime Quijoux. « Des ressorts aux incidences biographiques du travail. Socialisation professionnelle et circulations dispositionnelles », Terrains & travaux, vol. 34, no. 1, 2019, pp. 5-18.
• Maxime Quijoux (dir.), Bourdieu et le travail, Rennes, PUR, 2015.

Pour citer cet article :

Maxime Quijoux, « Bourdieu est-il soluble dans le marxisme ? », La Vie des idées , 30 septembre 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Bourdieu-est-il-soluble-dans-le-marxisme.html

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