Recension International

L’industrialisation du vivant

À propos de : Alex Blanchette, Porkopolis : La vie standardisée à l’ère des fermes-usines, Editions Amsterdam


par , le 6 novembre


Télécharger l'article : PDF EPUB MOBI

Les fermes-usines élèvent, abattent et découpent des centaines de milliers de porcs par an, transformant ainsi le vivant en produit et exploitant à cette fin une main d’œuvre la plupart du temps immigrée.

S’il subsistait encore des doutes sur les possibilités d’industrialisation du vivant, en particulier animal, et d’absorption complète de l’agriculture dans le capitalisme, les voilà levés par cet ouvrage. À partir d’une enquête ethnographique menée sur plusieurs années, qui l’a notamment conduit à travailler comme ouvrier à la reproduction des truies et à se former auprès des cadres de l’industrie, Alex Blanchette livre une reconstitution minutieuse de l’organisation des fermes-usines dédiées à l’élevage de porcs, dans une ville des États-Unis qu’il appelle Dixon. Cela lui permet non seulement de saisir ce qui se joue pour les travailleurs, migrants pour la plupart, mais aussi de proposer une réflexion sur la reconfiguration des relations inter-espèces induite par ces formes d’élevage.

Segmenter l’animal, segmenter le travail

L’activité d’élevage à Dixon présente la particularité d’être totalement intégrée dans de grandes entreprises à salariés, ici Dover Foods et Berkamp Meat. Si l’abattage des animaux est industrialisé depuis longtemps – c’est même lui qui a inspiré le fordisme, rappelle Alex Blanchette, l’ouvrage La Jungle d’Upton Sinclair (1906) en constituant un témoignage précoce – l’élevage était jusqu’à il y a peu aux États-Unis et est encore aujourd’hui dans de nombreuses régions du monde, notamment la France, dans les mains d’exploitations agricoles familiales ou patronales [1]. Celles-ci peuvent passer des contrats avec des entreprises de l’amont et de l’aval, mais ce sont elles qui organisent le travail, réalisent les investissements et assument les risques de production. Après les volailles, ce sont donc les porcs dont l’activité d’élevage se voit entièrement intégrée à la grande entreprise, battant en brèche l’idée souvent débattue d’une résistance de l’exploitation familiale et de l’exceptionnalisme agraire dans le développement du capitalisme [2].

Dans ces entreprises, Alex Blanchette montre que l’élevage passe par le découpage du cycle de vie (et de mort) des porcs en différentes phases – d’ailleurs reprises dans la structure de l’ouvrage (verrat, truie, cochon de boucherie, carcasse, viscères) – et en une succession d’opérations. Cette segmentation s’étend au corps de l’animal après l’abattage, avec l’obtention d’une multitude de produits alimentaires et non alimentaires. Mais qu’y a-t-il de si différent dans cette manière d’élever des animaux ? On pourrait en effet argumenter que cet ensemble d’opérations techniques par le biais desquelles les humains interviennent de manière plus ou moins poussée dans la reproduction, l’alimentation et la protection des animaux est le propre de l’élevage [3]. Par ailleurs, le fait de prodiguer des soins spécifiques aux animaux à certains stades de leur développement, lorsqu’ils sont jeunes ou en période de reproduction par exemple, n’est pas non plus nouveau. Enfin, l’utilisation d’une diversité de produits à partir d’un même animal, et notamment le porc avec sa viande et ses graisses, est également ancienne.

L’ouvrage Porkopolis fait ressortir deux différences majeures, toutes deux indissociables de l’échelle [4] de ces fermes-usines. La première est liée au caractère infini de cette segmentation, « opérant sur des facettes toujours plus profondes et spécialisées de l’animal » (p. 218). Ainsi, « chaque type de porc est perfectionné pour ne remplir qu’une seule fonction : émettre des phéromones, ovuler, porter des petits ou métaboliser la nourriture » (p. 217) et en 30 ans, ce ne sont pas moins de 3600 références de produits que l’entreprise Dover Foods a commercialisés [5]. Cela rejoint l’idée développée par Paul Guillibert d’une exploitation toujours plus intensive et d’une intégration de plus en plus fine des processus du vivant par la production capitaliste [6].

La deuxième différence avec l’élevage hors fermes-usines est la division du travail extrêmement poussée à laquelle cette segmentation de l’animal est associée. À la séparation entre cadres qui travaillent « sur le cochon » et ouvriers qui travaillent « avec le cochon » (p. 119), s’ajoute une répartition des travailleurs entre bâtiments spécialisés dans la prise en charge d’une phase de l’élevage, et, au sein d’un bâtiment, entre opérations élémentaires auprès des animaux. Les gestes des ouvriers sont répétés à l’infini – un million d’intestins raclés par l’un d’eux au cours de sa vie professionnelle à Dixon – et les cadences accélérées au maximum, au point de marquer durablement les corps, en particulier pour ceux effectuant le travail plus physique des abattoirs.

« L’hyperindustrialisation » porcine comme norme de la société américaine

Pour occuper ces emplois ouvriers, les entreprises de Dixon s’appuient sur des travailleurs pauvres, venus d’autres parties des États-Unis, suite à la crise économique de 2008 notamment, ou, et ce sont les plus nombreux, de l’étranger. Les migrants viennent souvent d’Amérique latine pour le travail en porcherie et de pays aussi divers que la Birmanie, l’Éthiopie, le Vietnam, la Chine, la Somalie ou le Soudan pour celui en abattoir. L’ouvrage inclut un travail photographique de Sean Sprague qui donne à voir leurs conditions d’hébergement, dans des logements collectifs d’abord puis des mobile homes pour ceux qui s’établissent ensuite plus durablement.

Cette organisation des fermes-usines révèle selon l’auteur une hyperindustrialisation du monde (et non une désindustrialisation, ni même une post-industrialisation qui serait fondée sur le numérique). Dans un pays comme les États-Unis, le nombre d’emplois dans l’industrie a certes diminué depuis les années 1970, mais cette évolution ne s’est pas traduite par un recul de l’emprise des processus industriels sur le monde matériel, bien au contraire. Socialement marginalisés et rendus invisibles, les travailleurs manuels encore employés dans l’industrie fournissent un travail intense, contribuant à « faire porter le fardeau de la production mondiale de biens matériels » sur « un plus petit nombre de personnes, d’espaces et d’espèces » (p. 45).

Ainsi considéré, l’élevage industriel apparaît sous un autre jour que dans bon nombre de productions, journalistiques ou autres, qui lui sont consacrées. Il n’est pas le fruit de comportements malfaisants qu’il s’agirait de contrecarrer par la mise en lumière de modes d’élevage vertueux dans une sélection de fermes alternatives. Il est la norme, et même l’emblème d’une Amérique marquée par de profondes inégalités sociales et raciales et massivement impliquée, parfois sans le savoir, dans la consommation de centaines de produits d’origine porcine.

Nouvelles intimités avec le vivant

Si les fermes-usines de Dixon permettent de réfléchir au capitalisme industriel en général, le fait qu’elles produisent à partir du vivant demeure particulier. Cela introduit tout d’abord des variations dans le processus industriel, en particulier dans le secteur « vivant » consacré à l’élevage, que les cadres s’efforcent d’envisager comme autant d’opportunités d’amélioration via l’innovation. Moins influent dans le management industriel de l’usine, le secteur « mort » qui démarre avec l’abattage des animaux correspond à un processus fordiste plus classique, dominé par les machines. Mais, là aussi, l’absence de standardisation complète du corps du porc joue un rôle, en empêchant l’automatisation et la substitution complète du travail humain par les machines.

L’organisation du travail à Dixon se traduit par ailleurs par des liens étroits entre travailleurs et animaux, qui présentent la particularité de ne concerner qu’une seule facette de l’animal. Ainsi, ceux qui travaillent à la reproduction connaissent précisément le comportement reproducteur des truies et, à force de les répéter, les pressions qu’il faut exercer sur le dos de l’animal pour provoquer les contractions nécessaires au succès de l’insémination artificielle. De même, les ouvrières (il s’agit surtout de femmes) qui travaillent aux naissances savent repérer parmi les porcelets chétifs ceux qu’elles pourront sauver en les nourrissant au biberon, en leur faisant du bouche-à-bouche ou leur posant des attèles. Les travailleurs deviennent ainsi intimement familiers d’une portion du vivant animal, et en retour chaque portion du vivant extrêmement dépendante du travail humain. Ces liens humains-animaux impriment également le corps des travailleurs, occasionnant des troubles musculosquelettiques qui diffèrent suivant le poste occupé.

Pour l’auteur, le fait que les travailleurs n’accèdent ainsi qu’à une facette de l’animal, sans possibilité d’entrer en relation avec les autres dimensions du vivant, pose clairement problème. Soucieux de ne pas porter uniquement l’attention sur la souffrance des travailleurs, il montre toutefois comment ces derniers, ou certains d’entre eux tout au moins, parviennent, chacun à leur manière, à interagir avec les animaux avec lesquels ils travaillent, à comprendre leurs expressions et à accéder ainsi peut-être à une forme de dignité.

Un cochon industriel hors de contrôle ?

Porkopolis aborde ce que les humains font au porc à travers les transformations biologiques induites à long terme pour les animaux par ces formes d’élevage. On peut citer par exemple l’incapacité des truies à nourrir tous leurs porcelets et la chétivité d’un nombre croissant d’entre eux, provoquées par l’augmentation de la prolificité. Mais ce qui intéresse le plus l’auteur, et c’est là une perspective nouvelle, c’est ce que l’animal ainsi élevé « fait » et « fait faire » aux humains. Déjà évoqués, les troubles musculosquelettiques témoignent de ce que le porc « fait » aux travailleurs. Le « faire faire » peut être illustré par la définition de règles de biosécurité se traduisant par un contrôle de la vie privée des ouvriers de l’usine : afin de protéger les porcs de maladies et de préserver leurs capacités productives, les membres d’un même foyer sont en effet contraints, s’ils souhaitent être embauchés, de travailler dans les mêmes bâtiments et les mêmes entreprises, leurs liens étant établis à partir de leurs adresses.

Cette perspective permet à l’auteur de remettre en cause la lecture de l’industrialisation de l’élevage comme une histoire de domination de la nature, dans laquelle l’animal serait séparé de l’humain. L’idée d’un pouvoir agroindustriel absolu est également battue en brèche par la mise en lumière des multiples fragilités et contradictions de ces fermes-usines. On peut citer par exemple les stéréotypies des truies qui « se cognent la tête » de manière répétée sans raison apparente pour les humains qui les élèvent (p 216) ou les problèmes sanitaires impossibles à éradiquer complètement et occasionnant régulièrement des crises (190 000 porcelets morts de diarrhée épidémique en une semaine dans une entreprise). La maîtrise de la chaîne d’abattage demeure elle aussi très partielle : composée d’une multitude de postes dont personne n’a de vision d’ensemble, elle ne peut subir d’interruption sans entraîner de lourdes conséquences. L’élevage industriel relève moins d’un contrôle total de l’animal par les humains, que d’un processus continu de résolution de problèmes, qui exige d’incessants réajustements ne serait-ce que pour se maintenir [7]. Le cochon industriel, nous dit Alex Blanchette, « déborde », nous échappe et ce qu’il nous fait faire pour tenter de le maîtriser est peut-être annonciateur d’une suite moins désirable encore que la situation actuelle.

Reste qu’attribuer un tel pouvoir au cochon tend à occulter la question de l’intentionnalité et donc des responsabilités qui ne concerne, elle, que les humains [8]. L’ouvrage identifie bien les animaux et les travailleurs comme les principales victimes des fermes-usines, mais le développement de ces dernières n’a rien de spontané ni de naturel. Comme les autres activités humaines au cœur de l’Anthropocène, leur émergence et leur maintien résultent de choix politiques, de dispositifs techniques et d’organisations socio-économiques aux intérêts potentiellement divergents [9]. À l’heure où ces formes d’élevage tendent à s’étendre à la planète entière, les identifier apparaît crucial. Bien que ce ne soit pas là le propos de l’ouvrage, déjà impressionnant par la matière à penser qu’il offre, l’examen de ces mécanismes permettrait de prolonger sa portée politique.

Alex Blanchette, Porkopolis : La vie standardisée à l’ère des fermes-usines, trad. V. Leÿs, Paris, Editions Amsterdam, 2026, 360 p., 25 euros. ISBN : 2354803322

par , le 6 novembre

Pour citer cet article :

Claire Aubron, « L’industrialisation du vivant », La Vie des idées , 6 novembre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Alex-Blanchette-Porkopolis

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

Notes

[1] Voir Cochet, H., 2018. Le modèle de l’agriculture familiale en France : Comparaison avec d’autres formes d’agriculture, dans : Chouquer, G., Maurel, M.-C. (Eds.), Les mutations récentes du foncier et des agricultures en Europe. Presses universitaires de Franche-Comté, Besançon, pp. 191–214.

[2] Présentés dans Pouch, T., 2023. Essai sur l’histoire des rapports entre l’agriculture et le capitalisme. Classiques Garnier, Paris.

[3] Digard, J.-P., 2003. La domestication animale revisitée par l’anthropologie. Bulletin de la Société zoologique de France 128, 283–296.

[4] Voir les travaux sur la « scalabilité » : Tsing, A. L., 2012. On Nonscalability : The Living World Is Not Amenable to Precision-Nested Scales. Common Knowledge, 18(3), 505‑524 et Déplaude, M.-O., Fortané, N., 2025. L’agriculture à grande échelle. Revue d’anthropologie des connaissances 19.

[5] Cela comprend, pour ne citer que les produits présentés dans le chapitre V : la gélatine aux innombrables usages, la viande de haute qualité exportée vers le Japon, une poudre issue de la transformation des foies et poumons utilisée comme facteur d’appétence dans l’alimentation des chats et des chiens du monde entier, du biodiesel produit à partir de la graisse, ou encore de l’essence et de l’huile destinées à l’aromatisation des ramens fabriquées à partir d’os bouillis.

[6] Guillibert, P., 2023. Exploiter les vivants. Une écologie politique du travail. Éditions Amsterdam.

[7] Déplaude et Fontané, 2025 (déjà cité).

[8] Malm, A., 2023. Avis de tempête : nature et culture dans un monde qui se réchauffe. La Fabrique éditions.

[9] Bonneuil, C., Fressoz, J.-B., 2016. L’événement Anthropocène : la Terre, l’histoire et nous. Seuil.

Partenaires


© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet