Dans une synthèse ambitieuse et parfois déroutante, H. Bozarslan retrace la circulation des pratiques révolutionnaires de gauche à droite et cherche, dans les « révolutions de droite », une clé de compréhension des autoritarismes contemporains.
Dans une synthèse ambitieuse et parfois déroutante, H. Bozarslan retrace la circulation des pratiques révolutionnaires de gauche à droite et cherche, dans les « révolutions de droite », une clé de compréhension des autoritarismes contemporains.
Avec ce nouveau livre, l’historien et sociologue Hamit Bozarslan poursuit un travail aux résonances actuelles entamé avec L’anti-démocratie au XXIe siècle [1]. Son titre, une référence à la Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, qui évoque l’avènement du mal lors du Sabbat des sorcières, apparaît quelque peu suggestif. Le sous-titre, fort heureusement, indique au potentiel lecteur, de manière cette fois explicite, l’objet de l’ouvrage. Publiée chez un éditeur de livres d’histoire, cette étude des « révolutions de droite » est moins un travail académique qu’un essai engagé sur les origines des autoritarismes contemporains.
L’auteur a travaillé précédemment sur les autoritarismes que sont l’Iran, la Russie et la Turquie – il est un spécialiste reconnu de cette dernière, notamment de sa minorité kurde. Il insère ici ses analyses dans le cadre plus général d’un affaiblissement des démocraties face à des régimes qui se pensent comme des alternatives à une synthèse démocratico-libérale condamnée. La thèse du livre est qu’il existe une histoire longue des « révolutions de droite » – un syntagme qu’il emprunte au philosophe Hans Freyer. Cette histoire éclairerait notre présent, la génération des leaders autoritaires au pouvoir étant née dans les années 1950 et s’étant formée dans les années 1970, avec son souvenir en arrière-plan. Certes, la référence démocratique est devenue aujourd’hui incontournable, y compris pour les autoritarismes qui la revendiquent, et la possibilité de nouvelles expériences totalitaires semble peu probable (quoique la chose soit discutée). Certes, la sortie du capitalisme n’est plus vraiment à l’ordre du jour pour des autocrates qui entendent profiter de sa puissance de création de richesses. Pour autant, une continuité relierait les « révolutions de droite » d’hier et le rejet contemporain de la démocratie, comprise par l’auteur « comme un régime à la fois consensuel et dissensuel » (p. 17).
La conviction à l’origine de ce livre est ainsi qu’il existe une « face sombre » de la révolution et qu’elle doit être prise au sérieux. Avec les trois « Révolutions de la liberté » (anglaise, américaine et française), s’ouvre en effet un nouveau chapitre de l’histoire, marqué par les idéaux des Lumières et par la Raison. La Révolution française, tout particulièrement, projette à l’extérieur un universalisme associé aux plus grandes promesses. Cette brèche dans l’histoire ne tarde pas à être élargie par la gauche révolutionnaire, qui entend à la fois relancer et concrétiser un projet peu à peu recouvert par la gangue de la société bourgeoise. Tout cela est bien connu, mais l’auteur ajoute ici un élément : la modernité a aussi produit une dynamique révolutionnaire réactive. Elle unifierait un vaste mouvement de « révolutions de droite », qui défendaient l’ordre sans vouloir revenir au passé et qui projetaient un futur de régénération nationale – la Nation passant ainsi de gauche à droite. Cette « face sombre » de la modernité, trop négligée selon l’auteur, constitue l’objet de cet ouvrage. Mais comment saisir ces phénomènes révolutionnaires droitiers qui sont, comme leurs prédécesseurs, des faits sociaux totaux ?
La stratégie de l’auteur repose sur une mobilisation croisée de la sociologie historique et de la sociologie politique. Elle doit permettre de saisir ces objets fuyants tout en faisant ressortir les circulations de gauche à droite des concepts, des pratiques, mais aussi des émotions. Circulation des concepts tout d’abord : l’auteur assume de fonder son analyse, dans une perspective wébérienne, sur les discours des acteurs. Il laisse ainsi une grande place aux citations et réintroduit la variable « idées » dans la réflexion : les acteurs ont une idéologie, ils mettent en œuvre des stratégies pour agir sur le réel, ces actions produisent des effets et, parfois, bouleversent le cours de l’histoire. Il est donc aussi possible d’observer une circulation des pratiques. À cet égard, l’analyse de l’auteur est double : il montre comment les pratiques révolutionnaires circulent d’abord de gauche à droite, puis au sein des « révolutions de droite ». La place du fascisme italien est ici centrale, puisqu’il s’inspire de l’URSS et inspirera à son tour les autres révolutions d’autorité. Circulation des émotions enfin, et c’est là que l’auteur touche à une forme d’anthropologie politique : la révolution est une passion et il faut donc la considérer comme telle. De cette passion découle une expérience singulière du monde, du temps, de l’espace, ou encore un rapport particulier à la violence et à l’altérité.
Cette expérience est singulière en ce qu’elle se fonde sur un constat de déchéance, sur une focalisation sur le temps court de l’action, sur un lien ontologique à l’espace national, sur un rapport à la fois instrumental et existentiel à une violence accoucheuse de l’histoire, sur un rapport de pure confrontation à et parfois de volonté d’annihilation de l’Autre, sur un avenir de régénération nationale enfin. Pour investiguer tous ces domaines, l’auteur n’est pas avare de références, mais il est notable que l’introduction du livre (et la quatrième de couverture) donne une place particulière à Raymond Aron, au motif qu’il aurait été l’un des premiers à « voir » ce glissement à droite de la passion révolutionnaire. De fait, après Elie Halévy qui parlait de « tyrannies modernes » (en incluant d’ailleurs le cas soviétique, qu’il considérait comme une forme de fascisme), Aron a dès les années 1930 insisté sur la nouveauté de ce qu’il appelait des « révolutions d’autorité ». Elles promettent en effet un changement de régime, un renouvellement des élites, une transformation de la société et projettent un horizon d’émancipation. Aron constate que ces révolutions ne se tournent pas vers le passé, qu’elles ne cherchent pas à « sauver » une aristocratie fragilisée par le monde libéral, qu’elles ne sont pas seulement le fait d’idiots utiles du Capital ayant pour fonction objective de sauver la société bourgeoise. Aron comprend qu’il s’agit d’authentiques révolutions qui promettent, comme leurs homologues de gauche, un paradis terrestre : aux souffrances de la révolution succédera bientôt une forme de « bonheur totalitaire [2] ».
L’auteur déploie une histoire des révolutions de droite qui repose sur la comparaison de cinq cas : l’Italie, le Portugal, l’Espagne, l’Allemagne et la France de Vichy. Ces cas sont d’abord mis en perspective par des retours sur la dynamique des révolutions de gauche, puis comparés entre eux afin de faire émerger les similarités et les différences. L’auteur ajoute, à la fin du livre, deux cas extra-européens, traités beaucoup plus rapidement : la Turquie et le Japon. Le livre prend donc la forme d’une histoire comparée, d’une histoire qui n’est certes pas globale, mais qui est néanmoins influencée par la perspective transnationale. En revanche, l’auteur se tient à distance de l’approche postcoloniale qui, selon lui, binarise à l’excès l’analyse, en plus d’être désormais gagnée par « une tonalité plaintive autant qu’incantatoire » (p. 42). La division « Nord colonial » / « Sud global » n’explique pas tout et « l’opposition frontale entre la démocratie et l’antidémocratie l’emporte de loin sur celle que l’on observe entre le Nord et le Sud » (ibid.).
Pour mener à bien son projet, l’auteur mobilise une méthode spécifique et des sources en nombre réduit. Concernant les sources, la chose peut étonner, tant l’historiographie de chacun des cas choisis apparaît immense. Mais c’est précisément pour cette raison que l’auteur a retenu « un nombre relativement restreint d’ouvrages, notamment de synthèse, qui ont résisté [sic] l’épreuve du temps » (ibid.). De fait, leur liste occupe seulement trois pages et demie et elle fait penser à une formule anglo-saxonne : less is more. Concernant la méthode, l’auteur explique avoir « donné la priorité à leur problématisation au croisement des sociologies historique et politique » (ibid.). La formule est quelque peu générale, et s’y ajoute de surcroît un élément déconcertant : l’auteur précise en introduction qu’il est évident pour lui que certaines dimensions des phénomènes révolutionnaires, comme la violence ou la force, « refusent leur historicisation et leur sociologisation, et restent largement imperméables à des approches interdisciplinaires » (p. 37). Son projet serait-il donc, d’emblée, voué à l’échec ? La confiance de l’auteur dans des sciences sociales nourrissant l’essayisme le conduit à braver les obstacles.
Ce livre est composé de 3 parties et de 11 chapitres. Le principe d’organisation n’est pas chronologique, mais thématique. Cela a pour effet troublant que la lecture du sommaire et de la table des matières ne permet pas immédiatement de saisir le chemin proposé. En plongeant dans la lecture, on comprend néanmoins que la première partie (sobrement intitulée « Une histoire ») constitue une entrée en matière qui, pour l’essentiel, resitue les « révolutions de droite » dans le temps long de la contre-révolution et de son retournement en projet révolutionnaire. C’est la deuxième partie (intitulée « Histoire, chute et délivrance ») qui constitue le cœur théorique de l’ouvrage : elle comprend d’ailleurs le plus grand nombre de chapitres (cinq contre trois pour les autres parties). Se succèdent alors des analyses des passions nationalistes et du culte de la puissance, de l’épuisement du marxisme, de la dimension religieuse de ces révolutions, de leur rapport à la violence et de leurs prolongements actuels. La troisième partie (intitulée « Enterrer le XIXe siècle ») s’intéresse au projet de destruction du monde libéral, au rapport au temps des « révolutions de droite » (avec peut-être les pages les plus originales du livre) et à l’élargissement de la réflexion aux cas turc et japonais.
Face à ce tour de force, le lecteur oscille constamment entre d’un côté, respect pour l’ampleur du projet et la stimulation provoquée par les citations (qu’on pourra juger trop nombreuses ) ou les interprétations (l’auteur vise souvent juste) ; et de l’autre, l’irritation devant le caractère proliférant du propos, le rapport parfois relâché à la chronologie, l’écrasement de l’analyse sous la densité des matériaux. On se perd souvent dans ces développements pourtant érudits, toujours passionnés et parfois passionnants. La prolixité de l’auteur et sa volonté louable d’interdisciplinarité finissent en effet par produire un récit qui manque d’un fil directeur. Plusieurs étaient pourtant disponibles et l’un d’eux, l’antilibéralisme radical, aurait pu être utilisé pour donner une colonne vertébrale à l’ensemble. Autre piste, elle aussi régulièrement évoquée par l’auteur, le rejet d’une politique démocratique associant conflictualité et production de l’entente. On aurait aimé qu’un tel fil rouge puisse aider le lecteur à soutenir son effort de lecture.
Ajoutons que trois points théoriques auraient gagné à être éclaircis. Le premier est conceptuel. L’auteur se dit en effet dans l’introduction proche des analyses en termes de totalitarisme, tout en laissant entendre qu’il le comprend davantage comme une expérience que comme un régime. Mais le concept disparaît dans le reste de l’ouvrage, alors même que régulièrement, l’auteur distingue les cas italien, portugais et espagnol d’un côté, des cas soviétique et allemand de l’autre. N’est-ce pas l’indice d’une différence quant aux régimes, et donc aux projets révolutionnaires que ces deux groupes portent ? Mobiliser davantage la distinction autoritarisme-totalitarisme aurait sans doute pu aider à clarifier les choses.
Le second point, ensuite, est référentiel. Dès l’introduction, on sent la proximité possible des thèses de l’auteur et de celles de l’historien Zeev Sternhell, aussi bien quant à l’existence d’une « droite révolutionnaire » que d’une tradition antimoderne des « anti-lumières [3] ». La discussion est esquissée dans l’introduction, mais on l’attend ensuite longuement et elle n’apparaît qu’à la page 291. L’auteur prend alors ses distances avec un historien n’ayant cessé de radicaliser ses hypothèses et de conflictualiser les débats historiographiques, « de sorte de tout droitiser et de tout "révolutionner", d’inventer une grande famille "réactionnaire" transhistorique remontant aux premières révoltes contre les Lumières et se prolongeant par ses ramifications au-delà de la fin du XXe siècle ». S’il concède ensuite quelques proximités, l’auteur laisse ici un flou qui aurait gagné à être estompé.
Cette remarque nous ramène à un dernier point de nature conceptuelle. On l’a dit, l’Italie occupe une place stratégique dans beaucoup de développements de l’ouvrage. La figure de Mussolini, transfuge de gauche devenu égérie des révolutionnaires de droite (ainsi que des ultraconservateurs tel Carl Schmitt) apparaît centrale. Et c’est pourquoi on déplore le manque d’une discussion serrée du concept de fascisme, concept qui connaît aujourd’hui un retour en grâce afin de pallier les défauts de notions comme le « populisme », l’« illibéralisme » ou la « néo-réaction ». Une telle discussion fait défaut dans le dispositif conceptuel de l’ouvrage : on ne comprend pas bien si le fascisme est le cœur du phénomène ou alors seulement l’une de ses déclinaisons particulières.
C’est donc un sentiment mêlé qui domine en refermant l’ouvrage. D’un côté, on ne peut que saluer son ambition, ainsi que la qualité des références retenues et l’intérêt des réflexions proposées sur un phénomène décisif pour l’histoire du XXe siècle. Mais de l’autre, le lecteur pourra aussi ressentir une certaine frustration, l’objet demeurant une sorte de drame sinon sans logique, du moins sans unité. Frustration d’autant plus forte que l’on partage le « pari des Lumières » (p. 378) mis en avant par l’auteur, ainsi que sa volonté d’armer un « héroïsme de la Raison », formule de Husserl qu’il relève opportunément et qui peut continuer à inspirer, presque un siècle après avoir été prononcée, les esprits modérés hostiles aux coûts humains des révolutions, de droite comme de gauche.
par , le 31 août
Gwendal Châton, « Les origines de l’autoritarisme », La Vie des idées , 31 août 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/A-l-origine-des-autoritarismes
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[1] Hamit Bozarslan, L’anti-démocratie au XXIe siècle. Iran, Russie, Turquie, Paris, CNRS éditions, 2021.
[2] Bernard Bruneteau, Le bonheur totalitaire. La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir, Paris, CNRS éditions, 2022.
[3] Zeev Sternhell, Les anti-lumières. Une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide, Paris, Fayard, 2006.