Recension Histoire

Un monde d’outils

À propos de : Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez et Jérôme Lamy (dir.), Histoire globale des techniques, CNRS éditions


par , le 3 juin


Une vaste synthèse restitue la diversité et la complexité des activités techniques et le sens qu’elles prennent dans la société contemporaine.

Restituer la diversité et la complexité des activités techniques, aussi bien que le sens qui leur est attribué en société à l’époque contemporaine : tel est l’ambitieux objectif de l’Histoire globale des techniques coordonnée par Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez et Jérôme Lamy [1]. Pour ce faire, les coordonnateurs ont mobilisé une cinquantaine d’auteurs grâce auxquels l’ouvrage entreprend un « tour du monde des techniques », envisage les évolutions de grands domaines techniques sur près de deux siècles, et s’interroge sur quelques grandes questions transversales aux domaines et aires géographiques. Il importe toutefois de replacer ce volume dans une œuvre collective encore plus large.

Une entreprise éditoriale témoin de la vivacité de la recherche

Depuis une vingtaine d’années, l’histoire des techniques connaît, en France, un dynamisme certain, mesurable à l’essor des études et à la diversification des points de vue, ainsi qu’à la parution d’une série de synthèses historiographiques et d’ouvrages de référence [2] dans laquelle s’inscrit cette Histoire globale des techniques. Les ouvrages collectifs se succèdent qui mettent les techniques au cœur des évolutions historiques à l’échelle du monde. L’hétérogénéité des pratiques et des cultures, la territorialité des savoirs et des représentations collectives, ainsi que les phénomènes de circulation et hybridation sont au cœur des réflexions portées par ces volumes. La problématique de la globalisation ainsi que les apports et limites des approches globales, transnationales et connectées sont, aussi, directement abordés par les chercheurs.

L’ensemble ainsi constitué se démarque d’entreprises éditoriales antérieures, notamment par des aspects formels et matériels. À la différence de l’Histoire générale des techniques coordonnée par Maurice Daumas par exemple [3], on a désormais affaire à (au moins [4]) cinq ouvrages collectifs publiés par cinq éditeurs différents. Trois font autour de 350 pages alors que les deux autres volumes, dédiés à l’histoire des techniques à l’échelle du monde à l’époque moderne puis contemporaine, se déploient respectivement sur 608 et 872 pages. De manière très matérielle, c’est ainsi une certaine hétérogénéité qui s’impose aux lecteurs.

Le nombre et la diversité des auteurs mobilisés dans cette aventure au long cours renforcent cette dimension qui fait écho au parti pris scientifique des coordonnateurs. En effet, si l’histoire des techniques est traitée à l’échelle du monde, le projet s’oppose aux grandes fresques généralisantes et simplificatrices, ainsi qu’aux lectures diffusionnistes. Au contraire, est mise en lumière la capacité des individus et groupes sociaux à produire, transmettre, s’approprier, transformer, contester voire ignorer des techniques dans des espaces territoriaux variés et toujours situés. Dans le présent ouvrage, la première partie est cruciale à cet égard. Elle est développée après une introduction érudite et vigoureuse qui précise, notamment, un choix terminologique qui éclaire, lui aussi, l’ensemble du projet.

Dans le chapitre « Les passés techniques de l’Afrique depuis 1800 » (p. 143-174), Joshua Grace rappelle la construction de l’image d’un continent vide d’objets et de connaissances techniques par les récits des voyageurs et administrateurs coloniaux européens pour mieux en prendre le contrepied. Il souligne non seulement l’absurdité d’une telle perception, mais il démontre aussi la conception limitée des techniques dont elle dérive. Certaines caractéristiques propres à l’Afrique sont mises en évidence, tout comme la circulation de connaissances techniques depuis l’Afrique à travers les océans Atlantique et Indien, mais l’apport du chapitre est encore plus large en ce qu’il conduit à s’interroger sur les modalités même de l’étude des techniques.

Le choix des mots

À l’encontre du calque de l’anglais technology, les coordinateurs de l’ouvrage invitent à « maintenir et même développer l’usage du mot technique, pour désigner les activités et savoir-faire outillés ou non, dès lors que le rapport aux sciences industrielles n’est pas au cœur du propos » (p. 13). Il s’agit de s’engager dans l’étude d’un « couplage » (p. 13) entre savoirs incorporés et outils, et qui dépasse largement l’attention portée aux applications de la science moderne ou aux « hybrides techno-scientifiques » (p. 12). L’élargissement aux terrains non occidentaux mais aussi, et surtout, au sens attribué aux techniques dans des sociétés non-occidentales, tient ainsi dans ce choix terminologique. Clarifier le sens donné à la technique aide aussi à préciser ce que l’on entend par « technologie » (p. 563-587), effort auquel plusieurs chercheurs du collectif avaient déjà contribué [5].

L’exigence terminologique se décline également dans les contributions, et se prolonge dans les réflexions sur les catégories et les normes auxquelles invitent plusieurs auteurs (normes spatiales qui ont servi à cartographier différentes régions du monde, langage et concepts analytiques, spécificités locales qui transparaissent dans l’emploi de termes vernaculaires, articulations entre technique et temporalité). Cette exigence fait encore écho, sur un tout autre plan, aux développements consacrés à certaines notions, comme celles de culture industrielle (p. 476-480) ou de propriété intellectuelle (p. 627). À cet égard, les apports de l’histoire culturelle et de l’histoire intellectuelle pour l’histoire des techniques apparaissent clairement.

Les transformations du monde à l’échelle globale de l’époque contemporaine sont au cœur des « questions transversales » de la troisième partie grâce à des chapitres qui s’intéressent à l’internationalisation du taylorisme (Patrick Fridenson), au rôle d’organisations internationales comme le Bureau international des poids et mesures (Céline Fellag Ariouet, p. 643-661) ou encore à l’étude des dynamiques intriquées du développement technologique et des pollutions qui implique l’étude du développement de la production industrielle (Soraya Boudia et Nathalie Jas, p. 811-824). Les deux premières parties contribuent également à la compréhension de ces dynamiques et grandes transformations du monde. Par exemple, la synthèse proposée des « politiques développementalistes » menées dans les pays du Maghreb dans les années 1970 par Yamina Bettahar (p. 81-99) éclaire directement l’histoire des processus de colonisation et décolonisation. Autre exemple, la question de l’homogénéisation culturelle de la modernité est abordée à travers l’étude de l’électrification de l’information et des techniques de communication par Vincent Kuitenbrouwer (p. 459-474).

L’histoire des techniques et les autres sciences humaines et sociales

Dans son ensemble, le volume rend compte des relations que l’histoire des techniques entretient avec les autres sciences humaines et sociales grâce à la dimension historiographique des différentes contributions. Certains auteurs ont délibérément abordé l’exercice de synthèse qui leur était demandé sous la forme d’une analyse historiographique. Au travers de leurs analyses, l’on perçoit à quel point l’histoire des techniques dialogue avec l’économie, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire des femmes ou encore l’histoire de la médecine.

Si les échanges et croisements disciplinaires sont engagés de longue date, les positions relatives des disciplines évoluent cependant. Ainsi, l’histoire des techniques a longtemps été subordonnée à l’histoire économique et à ses périodisations ou conceptualisations, mais elle apparaît aujourd’hui autonomisée à son égard… tout en bénéficiant des approches et questionnements qui sont développés au croisement de l’histoire économique et des sciences de gestion. Les lecteurs trouveront ainsi, notamment dans la seconde partie de l’ouvrage, des études de cas qui empruntent à l’histoire des entreprises.

L’ouvrage témoigne aussi des relations fructueuses que l’histoire des techniques peut entretenir avec les études des sciences [6], pour peu qu’elle conserve ses objets et interrogations. Ainsi, il ne s’agit pas de redonner vie au modèle linéaire et hiérarchique de l’innovation, qui oriente toujours une partie des politiques scientifiques, mais plutôt d’adopter le point de vue de la technique pour considérer à nouveaux frais des objets, formes d’organisation ou espaces scientifiques et, à ce titre, principalement étudiés par les historiens des sciences. Un tel déplacement apporte d’intéressantes perspectives et compléments, par exemple lorsque les laboratoires sont vus comme des « espaces socioculturels façonnés par la présence (ou l’absence) et l’application de techniques » (p. 591) ou quand la Big Science est conceptualisée du point de vue de la technique et se révèle, au début du XXIe siècle, comme une « petite science sur de grandes machines » (p. 615-616).

D’autres rapprochements entre disciplines parcourent encore l’ouvrage. Ils témoignent du poste avancé qu’occupe l’histoire des techniques pour mettre au jour et penser la complexité de la globalisation et des transformations du monde à l’époque contemporaine dont les effets et la portée sont discutées : processus de colonisation et décolonisation, impérialisme et politiques de développement, homogénéisation culturelle, conduite de la guerre, développement des normes et des organisations internationales, transformations des formations professionnelles et développement de l’enseignement académique, ou dégradations environnementales.

Dans le chapitre consacré à la navigation et à la pêche (Géraldine Barron et Julia Lajus, p. 401-417), les autrices s’intéressent à un secteur généralement étudié au travers d’interrogations économiques et environnementales mais l’abordent par les techniques qui sous-tendent les connexions océaniques. Elles envisagent plus particulièrement des innovations, par exemple en ce qui concerne la propulsion des navires, qui ont considérablement modifié les pratiques des marins. Dans la troisième partie de l’ouvrage, organisée autour de « questions transversales », c’est pareillement l’entrée par les techniques (et l’absence de certaines d’entre elles) qui apporte un regard neuf sur l’histoire des laboratoires scientifiques en élargissant la focale au-delà des laboratoires européens et nord-américains (Joris Mercelis, p. 589-605).

L’ouvrage dépasse largement l’objectif affiché de rompre avec une forme d’histoire événementielle, centrée sur les inventeurs. Il s’agit bien plutôt d’une mise au point magistrale qui permet de saisir la place et le rôle des techniques à une échelle globale, en jouant des échelles et des approches. On pourra peut-être simplement regretter l’absence d’index de noms propres, concepts ou encore organisations qui auraient permis aux lecteurs de se construire plus aisément leur propre cheminement dans le volume. Car si un effort d’organisation des chapitres visant à rendre « la lecture cursive (…) la plus fluide possible » (p. 284) a bien été réalisé, l’ouvrage incite davantage à la consultation qu’à la lecture linéaire. Mais, d’un chapitre à l’autre, les questions tant historiographiques qu’historiques se diffractent, autorisant des parcours de lecture de natures diverses auxquels le volume, du fait même de sa richesse, se prête.

Cette Histoire globale des techniques constitue tout à la fois une synthèse d’importance, le reflet d’une discipline dynamique, une invitation à célébrer la pluralité des regards et à penser l’importance des hybridations, des circulations et des superpositions… En bref, une proposition de grande utilité pour prendre le temps de penser notre monde, sa complexité, et les défis auxquels il se heurte.

Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez et Jérôme Lamy (dir.), Histoire globale des techniques, Paris, CNRS éditions, 2025, 872 p., 39 €.

par , le 3 juin

Pour citer cet article :

Catherine Radtka, « Un monde d’outils », La Vie des idées , 3 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Carnino-Hilaire-Perez-Lamy-Histoire-globale-des-techniques

Nota bene :

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Notes

[1L’ouvrage est originellement paru en anglais, exception faite de deux chapitres : Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez et Jérôme Lamy (dir.), Global History of Techniques. 19th-21st Centuries, Brepols, 2024.

[2Liliane Hilaire-Pérez, Guillaume Carnino et Aleksandra Kobiljski (dir.), Histoire des techniques. Mondes, sociétés, cultures (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Presses universitaires de France, 2016  ; Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez et Sébastien Pautet (dir.), Techniques et religions. Cultures techniques, croyances, circulations de l’Antiquité à nos jours, Brepols, 2026  ; Guillaume Carnino, Alexandre Disser, Liliane Hilaire-Pérez, Jérôme Lamy et Anaël Marrec (dir.), Les techniques ont-elles une patrie  ? Retour sur le nationalisme et l’ethnocentrisme dans l’histoire des techniques, Paris, Presses des mines, 2026  ; Liliane Hilaire-Pérez et Larissa Zakharova, Les techniques et la globalisation au XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016.

[3Les origines de la civilisation technique, vol. 1, 1962  ; Les premières étapes du machinisme, vol. 2, 1965  ; L’expansion du machinisme, vol. 3, 1968  ; Les techniques de la civilisation industrielle : énergie et matériaux, vol. 4, 1978  ; Les techniques de la civilisation industrielle : transformation, communication, facteur humain, vol. 5, 1979. L’arrière-plan intellectuel de ce projet éditorial est retracé par Anne-Françoise Garçon dans «  Concevoir l’histoire des techniques en France (1950-1980) : l’apport de Maurice Daumas  », e-Phaïstos, XII-2, 2024, en ligne.

[4Six si l’on ajoute la version anglaise de l’Histoire globale des techniques et encore davantage si on intègre les numéros thématiques publiés par différentes revues.

[5Voir notamment Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez, Jochen Hoock (dir.), La Technologie générale. Johann Beckmann, Entwurf der algemeinen Technologie, Projet de technologie générale (1806), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017  ; ainsi que la rubrique «  La technologie : un concept en débat  » et le dossier «  Technik ou Technologie  ? Circulations européennes des travaux de Bélidor, de Wolff et de Gessner  », dans Artefact resp. n° 8, 2018 et n° 22, 2025. Voir aussi Robert Carvais, Anne-Françoise Garçon et André Grelon (dir.), Penser la technique autrement, XVIe-XXIe siècle. En hommage à l’œuvre d’Hélène Vérin, Paris, Classiques Garnier, 2017.

[6J’associe ici, par commodité, histoire et sociologie des sciences, Science and Technology Studies (STS), études des rapports sciences-société et sciences-politique.

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