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La guerre civile européenne (1914-1945)

mardi 13 novembre 2007

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par Henry Laurens

Recensé :

Enzo Traverso, A feu et à sang. De la guerre civile européenne 1914-1945, Paris, Stock, 2007, 372 p.

Les disciplines historiques progressant souvent par description monographique, il est rare d’avoir un livre enthousiasmant de bout en bout, même si son contenu est particulièrement sinistre. Tel est l’ouvrage d’Enzo Traverso. Par guerre civile européenne, il entend non une lecture rétrospective des événements comme si l’Union européenne avait existé dans la première moitié du XXe siècle, mais le caractère total des diverses violences qu’a connues l’Europe dans cette période. Au lieu d’être limitées par le droit de la guerre, ces violences ont eu pour but de détruire l’ennemi, militaire ou civil. En s’appuyant sur Carl Schmitt, l’auteur définit la guerre civile comme une rupture de l’ordre juridique qui conduit à situer l’ennemi dans le non-droit afin d’avoir le droit de l’anéantir. Ainsi la violence peut se déployer sans limite et prendre une dynamique propre jusqu’à devenir sa propre fin. C’est un processus cumulatif qui commence en 1914 et s’arrête en 1945 du point de vue de l’Europe. Le procès de Nuremberg est à la fois justice des vainqueurs et début du processus de guérison.

Si cette guerre a été au début un conflit entre États, elle s’est rapidement tournée contre les civils. Au nom d’impératifs militaires, on cherche à détruite la société de l’ennemi. Sa logique ultime conduit à l’extermination. Les bombardements aériens de la Seconde Guerre mondiale en sont la démonstration. Toutes les formes de violences se déclinent : violence archaïque de mutilation des corps, violence administrative froide conduisant aux « criminels de papiers » (ces assassins dans les bureaux qui ne voient jamais les victimes), etc.

Traverso prend au sérieux la notion de culture de guerre qui lui permet de mieux définir les différentes avant-gardes artistiques européennes. L’expérience de la mort violente dans la guerre moderne est non seulement intransmissible mais aussi irreprésentable. La peur de la mort envahit les expériences de vie. Les sociétés européennes ont été brutalisées. L’angoisse est devenue une émotion commune. Les rapports entre hommes et femmes ont été modifiés. Les jeunesses militantes et combattantes étaient quasi-exclusivement masculines. Le soldat, le combattant est le mâle par excellence. L’homme nouveau rejette l’image de la femme comme égale pour en faire une mère pleureuse ou une victime souffrante.

La guerre civile européenne a pour corollaire une crise profonde de l’État de droit et du parlementarisme. Révolutionnaires de droite et de gauche contestent l’ordre libéral et en justifient le renversement. On passe, dans les années 1930, d’un triangle entre libéralisme, communisme et antifascisme avec des espaces possibles de neutralité, à un affrontement unique entre fascisme et antifascisme. L’engagement devient obligatoire et celui qui croit le refuser, comme le pacifiste, sert obligatoirement un camp contre l’autre.

On ne peut assimiler rétrospectivement l’antifascisme au communisme. Sa base de valeurs est la pensée des Lumières que l’on retrouve aussi chez les communistes. Il réalise l’union provisoire mais réelle du mouvement ouvrier et d’une intelligentsia qui veut donner une voix à la protestation de l’opinion publique démocratique. Le prix à payer a été de passer sous silence les crimes du stalinisme, le libéralisme paraissant incapable de réaliser une véritable mobilisation.

En restaurant la position des antifascistes face à leurs critiques postérieures, l’auteur montre aussi que leur attachement à l’idée de progrès ne leur permet pas de comprendre la nature du fascisme vue simplement comme réaction, et non son enracinement dans la société industrielle, la mobilisation des masses et le culte de la technique, c’est-à-dire sa modernité.

Cet essai d’interprétation globale permet de dépasser les catégories traditionnelles du totalitarisme et de l’antifascisme. Il replace dans leur vérité historique et géographique les événements du premier XXe siècle et interdit les usages abusifs que l’on en fait aujourd’hui pour d’autres aires géographiques, en particulier celle du Moyen-Orient. Il est à lire absolument.

Ce texte est également publié par L’Orient littéraire. Nous saluons la qualité du travail réalisé par cet hebdomadaire.